Choisir la liberté ou la sécurité ?

Je suis sur écouteSelon un sondage* publié dans Le Parisien/Aujourd’hui samedi dernier, 76% des Français se déclarent pour que soient votées « de nouvelles mesures d’exception pour mieux assurer la sécurité des Français quitte à limiter leurs libertés« .

Y’a du pour, y’a du contre, avec au milieu une formidable hypocrisie… et au final quelque chose qui me dérange profondément.

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Sécurité

Mieux repérer les terroristes établis ou en puissance est certes un objectif louable de nos services de sécurité, et ils doivent adapter leurs outils aux technologies actuelles pour pouvoir mener à bien cette mission.
Ainsi, la loi discutée ces jours-ci au parlement permettra d’effectuer des écoutes et des relevés de données plus rapidement qu’auparavant. L’intention est louable et les événements de janvier dernier poussent l’opinion publique à accepter le projet de loi.

Pourtant, cette loi était dans les tuyaux bien avant janvier 2015. Et elle est bien plus large que la simple lutte contre le fanatisme religieux. Elle touche aussi le domaine de l’intelligence économique, la recherche scientifique et plus largement la tranquillité publique. Concrètement, sept domaines sont définis par le projet de loi dont « l’indépendance nationale« , « les intérêts majeurs de la politique étrangère« , les « intérêts économiques industriels et scientifiques majeurs de la France » ou encore « la prévention des atteintes à la forme républicaine des institutions, des violences collectives de nature à porter atteinte à la sécurité nationale, de la reconstitution ou d’actions tendant au maintien de groupements dissous« .
C’est large, très large… trop large. Et c’est en fait plus que le Patriot Act tant décrié : autant la loi américaine est une loi anti-terroriste provisoire (débattue au congrès tous les cinq ans pour être — ou non — prolongée), autant la loi française est une loi de sécurité générale, qui donnera à la France tout ce dont la NSA a été accusé par cette même France. Pour lutter à arme égale dira-t-on. Mais cette course en avant est dangereuse : quelles seront les prochaines mesures pour protéger « les intérêts majeurs » d’un pays ?

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Liberté

Or, chacune de ses mesures grignote un peu plus la vie privée des individus, de tous les individus, et même de ceux « qui n’ont rien à cacher, rien à se reprocher ». Le projet de loi réaffirme dans son préambule l’importance du respect de la vie privée, mais il dit aussi que la limitation de la vie privée peut-être entravée si cela est nécessaire et proportionnée. Qui jugera de la nécessité et la proportion ?

« Les démocraties sont toujours fragiles et leur pire ennemi peut être la peur qu’elles ont d’elles-­mêmes, c’est-à-dire des libertés qu’elles doivent garantir aux citoyens. » dit Béatrice Brugère, vice-procureur de la République au tribunal de grande instance de Paris.

Moi, je préfère un manque de sécurité à un manque de liberté. Tout est affaire de juste milieu : trop de liberté amène à l’anarchie, trop de sécurité amène à la dictature. Le risque 0 n’existe pas, et il ne vaut pas le coût de tenter de l’atteindre à tous prix.
Car brider nos libertés pour être en sécurité, c’est céder face à la menace et c’est dire aux intégristes qu’ils ont gagné : notre système de valeur humaniste s’ébranle.

Les animaux en zoo sont bien plus en sécurité dans leurs gages que dans le milieu naturel : ils sont soignés, nourris, et n’ont pas de prédateur. Leur sécurité est-elle un gage de liberté ?

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Et tout ceci montre aussi une formidable hypocrisie.

Je passe sur les nombreux commentaires que j’ai lu sur Internet criant au scandale, à la honte de cette gauche dictatoriale sur le thème « je vous l’avais bien dit » que je trouve effarants de bêtise.
Je note simplement que tous ces écoutes, tous ces relevés de données se font déjà, depuis plusieurs années, sans qu’aucun cadre légal particulier n’intervienne, et sans que ça ne choque le grand public : les entreprises du Net, gérant de tous ces réseaux sociaux si populaire, en savent beaucoup plus que les états sur les allées et venues, sur les goûts, sur les contacts et les conversations des Internautes !

La loi fait bondir parce que c’est le politique qui la gère, et parce qu’il y a une certaine défiance envers sa légitimité. Mais au moins on en discute, dans la presse, à l’Assemblée Nationale, dans la rue même. On sait ce qui sera voté, on sait ce qui sera fait.
Pour toutes ces entreprises du Net, Google, Amazon, Facebook, Apple (…) : on n’en discute pas, ou si peu, parce qu’on ne sait pas exactement ce qui est fait, et on ne sait pas ce qu’elles font de toutes nos données. Ce point me semble autrement plus dangereux.

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Cette loi est une arme redoutable pour qui l’utilisera mal

C’est le premier ministre qui est au cœur du dispositif, c’est qui décide de qui suivre, sur proposition des services de sécurité et il peut décider seul.
Alors, bien sûr, actuellement nous sommes dans une démocratie et le risque de détournement de l’outil à des fins non-démocratique est faible. Mais cette mise à l’écart du dispositif de la justice est déjà une première entaille faite au principe républicain.

Et si jamais le système politique français change dans un futur plus ou moins loin, l’arme de la surveillance généralisé de la population sera déjà en place, prête à l’usage de je ne sais quel autocrate potentiel. Souvenons-nous de la polémique d’il y a quelques années, pendant le Printemps Arabe, quand une société française avait été accusée d’aider Kadhafi à surveiller son peuple. C’est pourtant ce que nous mettons en place actuellement, et dans l’indifférence générale, parce que c’est « pour la sécurité des Français ».

« D’être né libre, on en a perdu la conscience » ai-je lu quelque part. La population active d’aujourd’hui n’a jamais connu autre chose que la liberté, et finalement n’en connaît plus la valeur. Gageons que ce genre de loi ne serait pas passée au sortir de la Seconde Guerre Mondiale.


  • Vous savez depuis ce billet tout le crédit que je porte aux sondages, mais bon, quand ça me fait réagir, j’en tiens compte ! 😉

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