Dans la tête de Vladimir Poutine

Dans la tête de Vladimir PoutineOn me demandait il y a quelques temps ce que je pensais de la situation en Ukraine et je me suis rendu compte que je n’avais pas de solution convaincante pour solutionner ce conflit. Aider militairement l’Ukraine par solidarité européenne ? C’est alors entrer en conflit ouvert contre la Russie. Alors, bien évidemment, la diplomatie devrait être la seule solution à envisager… mais pour discuter, il faut être deux. Hors la Russie me semble particulièrement jouer un jeu double et parfaitement hypocrite : d’un côté participer aux conférences de médiations, et d’un autre armer et alimenter en hommes les séparatistes.
Les objectifs de Poutine sont-ils si clairs : déstabiliser l’Europe et conserver, par la force, son influence sur les pays de l’ex-URSS, au risque de s’isoler encore plus sur la scène internationale ?

CE QUE J’EN PENSE
Pour mieux comprendre ces postures, Michel Eltchaninoff propose un essai sur les influences philosophiques de Vladimir Poutine.
Reprenant l’histoire politique de l’homme, et en présentant son entourage, l’auteur fait le tour de ce qui a formé et de ce qui façonne encore aujourd’hui la pensée et les postures politiques du Président russe : une nostalgie de la puissance soviétique et de la grandeur des tsars en réaction au sentiment d’humiliation suite à la chute de l’URSS.
De là, toute une idée d’une grande Russie historique, allant de l’Europe à l’Asie, essaie de prendre corps en piochant sa base théorique et politique dans des auteurs de XIXe et de la moitié du XXe siècle.

Eltchaninoff expose d’une façon très éclairante sa compréhension du Vladimir Poutine de ces 15 dernières années. Je regrette juste un parti-pris qui casse un peu la portée du message. Plus d’objectivité aurait assurément donner plus de force à la démonstration.

Dans la tête de Vladimir Poutine vient d’être publié chez Actes Sud. Voici ce que j’en retiens (les références « p.# » renvoient vers ce livre).

Vladimir Poutine est un conservateur.

On le voit dans chacune de ses postures et dans chacun de ses actes : nationalisme, pouvoir fort et morale religieuse… Mais ce n’est pas tout d’avoir une politique, il faut aussi que tout le pays se transforme. Ainsi les cadres de l’état russe assistent à des conférences obligatoires sur le thème du conservatisme, et le Forum de la Jeunesse (photo), qui s’est tenu à l’été 2010 dans la Crimée fraîchement annexée, avait pour objectif d’expliquer le « tournant conservateur » de Vladimir Poutine (p.8).

Forum de la jeunesse 2010

Forum de la Jeunesse, édition 2010, en Crimée.

 

La méthode peut surprendre (on verrait mal en France qu’un dirigeant politique fasse en sorte que les fonctionnaires qui travaillent pour lui épousent sa vision des choses : leur rôle est de mettre en œuvre la politique pour lequel le peuple l’a élu, pas d’y adhérer), mais elle est surtout révélatrice d’un changement le discours : « Je suis opposé à la restauration en Russie d’une idéologie d’État officielle sous quelque forme que ce soit. Dans la Russie démocratique il ne doit y avoir aucun consensus civil forcé » disait-il le 30 décembre 1999 dans, entre autres, le Nezavissimaya Gazeta.(p.9-10).

Remontons quelques décennies en arrière :
Vladimir Poutine a débuté sa carrière dans un service annexe du KGB en 1968. Pendant plusieurs année, il est chargé du contre-espionnage et en particulier de la lutte de la police politique contre les dissidents et autres « éléments anti soviétiques ». Il passe 5 ans en RDA, puis revient à Leningrad (dont il est originaire) à la réunification allemande et y commence une carrière politique rapidement ascensionnelle : cabinet du maire, premier adjoint au maire, puis bascule à Moscou en 1996 et entre dans l’administration présidentielle. Rapidement il gravit les échelons et se rapproche du président Boris Eltsine jusqu’à devenir président du gouvernement en 1999 et de prendre sa succession à la tête du pays en 2000.

Depuis, son discours a évolué, mais pas ses convictions : Poutine incarne la revanche de ceux qui n’ont pas supporté la chute de l’URSS et sa métamorphose en démocratie (p.12).

L’entourage de Vladimir Poutine

Poutine est un grand sportif, instruit mais pas intellectuel. Pourtant ses discours sont remplis de références philosophiques et historiques : il est entouré d’une nuée de speechwriters lui proposant des références qui permettent d’étayer sa vision du monde et son action (p.10).

Son entourage est principalement composé des silovikis (politiciens et hommes d’affaires issus de l’armée et des services de renseignements : KGB, FSB, etc.) (p.13). Parmi eux se détachent deux personnes très actives : Vladimir Yakounine, docteur en science politique, violemment anti-occidental, fer de lance d’une renaissance religieuse et morale de la Russie (p.14-15), et le Père Tikhone Chevkounov, supérieur du monastère de la Rencontre, à Moscou, confident et confesseur de Poutine.

De l’étude de ses discours, de ses proches, de sa politique, l’auteur Michel Eltchaninof propose dans son livre d’aborder la doctrine de Poutine selon trois étages :

A partir d’un héritage soviétique assumé et d’un libéralisme feint, le premier plan est une vision conservatrice. Le deuxième, une théorie de la Voie russe. Le troisième, un rêve impérial inspiré des penseurs eurasistes. Le tout sous le signe d’une philosophie à prétention scientifique. (pages 15 et 16)

Et de conclure son introduction par une phrase pleine d’optimisme pour l’avenir (p.16) :

Cette doctrine hybride et mouvante nous promet à tous un avenir agité. Voyons.


Les influences soviétiques de Poutine

Vladimir Poutine, nous l’avons vu, a fait carrière dans l’administration soviétique avant la chute du Mur. Son père était ouvrier, membre du Parti, et il a combattu pendant la Seconde Guerre au sein du NKVD (police politique). Un de ses grands père fut cuisinier de Lénine puis de Staline.
Mais le rôle de membre du KGB a permis à Poutine d’avoir une vue claire sur l’état de la Russie d’alors par rapport aux pays occidentaux.

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Vladimir Poutine en 1977.

 

En 2000, il déclare : « J’étais convaincu que l’idée communiste n’était rien de plus qu’une belle histoire […] menant à une impasse non seulement idéologique, mais aussi économique. » (interview à la NBC, 02/06/2000) (p.18-19). Il n’est pas anticommuniste, mais comme beaucoup de russes des années 80 il ne croit plus ni à la propagande ni même au rêve d’une société sans classe (p.19). Toutefois il garde de cette vie dans la société soviétique deux fondements de l’idéologie communiste : un profond patriotisme et la culture militaire (p.19).

Il faut se souvenir que l’URSS était un pays dont l’économie était à 70% au service de l’armée. L’éducation était militariste. La société vivaient au grès des défilés, du culte des héros et de la discipline martiale. Vladimir Poutine est un enfant de cette culture, même s’il n’a jamais combattu : né après la Seconde Guerre mondiale, il n’a pas participé à la guerre d’Afghanistan (1979-1989), il est déjà fonctionnaire haut placé pendant la première guerre de Tchétchénie (1994-1996) et c’est lui qui déclenche la seconde en 1999 (p.21).

Vladimir Poutine est d’autant plus martial qu’il n’a jamais connu la guerre. S’il aime à projeter l’image d’une héros viril, c’est qu’il est hanté par elle. (page 21)

Autre point fort de la culture militariste russe : le culte de la victoire. C’est en effet l’URSS qui a stoppé la progression allemande, qui l’a vaincu à Stalingrad, puis l’a fait reculer jusqu’à Berlin. Oubliant qu’il avait aussi pactisé avec Hitler, Staline est devenu aux yeux du monde le grand vainqueur du conflit. Cette vision s’est aujourd’hui transformée en occident, où les États-Unis endossent quasi-totalement cette stature de sauveurs.
La victoire côté Russes est aujourd’hui encore revendiqué et avec elle l’obtention de droits spéciaux, une sorte de supériorité morale dans les relations internationales (p.21).
Dans le conflit actuel en Ukraine, le discours russe cherche à faire revivre l’histoire héroïque des années 40 : la Russie vient libérer un peuple manipulé et contrôlé par les « fascistes » (p.22).

L’héritage du soviétisme est présent à bien des égards. Si l’idéologie économique a fait place au libéralisme, l’Histoire de la Russie au XXe siècle n’est pas attaquée : il n’y a aucune volonté d’effectuer une travail de mémoire sur le siècle communisme et ses dérives. La priorité de Poutine est de stabiliser la Russie après une décennie difficile suite à l’explosion du bloc soviétique. Tout est affaire d’habile équilibre entre rupture et continuation : par exemple, les paroles de l’hymne nationale sont réécrites mais la mélodie conservée, et le drapeau national reprends le modèle utilisé pour le couronnement du tsar Nicolas II en 1896, mais l’armée conserve le drapeau rouge (p.24-25).

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Drapeau d’armée de la Fédération de Russie

 

Vladimir Poutine, dans ses prises de paroles, oscille toujours entre le regrets de l’empire soviétique perdu et la satisfaction d’une changement de modèle économique : « Celui qui ne regrette pas la destruction de l’Union soviétique n’a pas de cœur. Et celui qui veut sa reconstruction à l’identique n’a pas de tête » (émission télévisée Ligne Directe, 09/02/2000) (p.26).

La chute de l’URSS reste comme une blessure encore très douloureuse. Ce que Poutine appelle « la plus grande catastrophe géopolitique de tout le XXe siècle » (adresse à l’Assemblée fédérale, 25/04/2005) a provoqué la sortie de la nouvelle Russie de 25 millions de russes ethniques se retrouvant dans les nouveaux pays libres d’Europe de l’Est (p.27). La Russie d’aujourd’hui a conservé seulement les 3/4 du territoire soviétique, et plus de la moitié de sa population.
Ainsi, avec la guerre en Ukraine, Poutine vise à commencer à réparer le mal fait (p28).

Avec la chute de l’URSS, le cercle d’influence de la Russie a été grandement réduite. L’intervention de l’OTAN en ex-Yougoslavie en 1999, sans mandat de l’ONU et avec une justification humanitaire, a été très mal vécue et ressentie comme hypocrite et brutale (p.29). Michel Eltchaninoff est convaincu que la politique de Poutine est marquée par cette attaque occidentale d’un allié historique de la Russie (p.28).
D’ailleurs, les interventions en Géorgie en 2008 et en Ukraine depuis 2014 sont accompagné de la part de la Russie de la même rhétorique humanitaire et jouent à ce niveau comme un retour d’ascenseur.

Parallèlement, Poutine opère depuis qu’il est au pouvoir à une restauration de l’image de l’URSS avec en premier lieu la réhabilitation de Staline : « Staline, bien sûr, est un dictateur. […] Le problème est que c’est précisément sous sa direction que le pays a gagné la Seconde Guerre Mondiale » (entretien publié par Gazeta Wyborcza, 15/01/2002) (p.29).

Poutine : sa pensée, ses discours… et ses actes.

Poutine se dit admirateur de Kant, qu’il considère comme étant un philosophe autant russe qu’allemand, et le cite régulièrement dans ses discours. Louant sa façon de poser les bases du monde contemporain (liberté, égalité devant la loi, séparation de l’église et de l’état) et sa condamnation de toute tentative de résolution des conflits internationaux par la guerre (p.34)…
Dans la pratique, Poutine semble aujourd’hui moins kantien (p.35) : muselant l’opposition, développant la morale religieuse, et utilisant son armée dès que possible !

Dans une biographie de Poutine écrite par Masha Gessen (L’Homme sans visage, 2012), l’auteure expose sa théorie : Poutine a toujours eu une aversion pour le processus démocratique, mais a dû montrer son adhésion à ces valeurs pour accéder à la vie publique après la chute de l’URSS, puis pour gagner la respectabilité de son pays sur la scène internationale.

De fait, Poutine est judoka et se rapporte souvent à la « philosophie du judo » : cette philosophie est une « façon d’aborder les problèmes qui ne repose pas sur la force brute, mais sur la maîtrise, sur la tactique, et bien sûr sur les qualités de volonté » (interview dans Russia Journal, 29/09/2000) (p.44). Son activité politique est en droite ligne : approcher tout le monde (aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest), observer, analyser les forces et attendre le premier faux-pas pour s’appuyer pour déséquilibrer (p.44).

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Poutine lors d’un entraînement matinal (photo Reuters)

 

Ainsi début 2000, Poutine se montre pro-européen : il veut suivre le modèle éducatif, économique, législatif, juridique de l’occident. « La Russie, sans aucun doute, est un pays européen, parce que c’est un pays de culture européenne » disait-il le 15 janvier 2002 à la chaîne de télévision polonaise TPV (p.37). Il ne s’oppose pas à l’OTAN, et rejette toute idée d’impérialisme russe : « nous n’avons jamais proclamé aucune région du monde comme une zone d’intérêt national » dit-il en 2000 à la BBC (p.37).

Toutefois, la rupture se fait sentir rapidement. Tout d’abord, Poutine définit ainsi l’Europe sur TF1 en février 2003 : « c’est la culture de la Rome antique, de la Grèce ancienne, c’est la culture de la Byzance, c’est-à-dire du christianisme oriental » (p.38). Cette définition est sensiblement différente de ce qu’est l’Europe d’aujourd’hui, construite sur des bases philosophiques progressiste, les Lumières sont passées par là. Ensuite, Poutine vit très mal le fait de voir les pays Baltes, anciens états soviétiques, intégrer l’Union Européenne en 2004.

Son côté conservateur, bien plus que libéral, est palpable.
Interview par Michel Eltchaninoff, Andreï Illarionov (économiste russe et ancien proche de Poutine) confirme l’impression exprimé par Masha Gessen dans son autobiographie de Poutine :

Le but de Poutine et du FSB qui l’avait envoyé au sommet du pouvoir était uniquement de « noyauter la « Russie démocratique ». Poutine passait pour un libéral mais cachait ses véritables vues et réalisait une autre politique.«  (p.41)

Quelques exemples d’actions (listées page 41 et 42) :
– Poutine donne l’ordre en septembre 1999 de provoquer des explosions au Daguestan pour accuser les Tchétchènes et pouvoir les attaquer,
– enlèvement et au mise au secret par le FSB d’un journaliste indépendant, Andreï Babitski, sauvé de l’assassinat par une campagne de protestation internationale,
– dès son accès à la présidence en 2000, Poutine prend le contrôle des médias du pays : il s’empare du groupe audiovisuel NTV en chassant l’oligarque Vladimir Goussinski, et fait de même avec Boris Berezovski, de la chaîne ORT,
– il jette en prison les entrepreneurs possédant des parts dans Gazprom…

Bref, l’image est bien plus autoritaire que libérale. Et il manie le double discours en fonction de ses interlocuteurs : en Chine il fustige l’occident et son hégémonie « pour des motifs soi-disant humanitaires » (interview au journal chinois Le quotidien du Peuple, 16/06/2000) (p. 42-43). Poutine y dit aussi son attachement à Pierre Ier (empereur russe du XVIIIe siècle dont il avait un portrait dans son bureau) en tant que réformateur, alors qu’il le présente comme dirigeant pro-occidental lorsqu’il est en Europe (p.43).

Ivan Ilyne : influence historique de Poutine

Ceci est peut-être à comprendre en s’intéressant au philosophe hégélien russe du XXe siècle Ivan Ilyine. Farouche opposant à la révolution d’octobre 1917, il est expulsé de Russie en 1922. En 1925, il publie son principal ouvrage Sur la résistance au mal par la force dans lequel il réfute toute politique non violente prônée par Tolstoï en démontrant qu’on ne s’oppose pas à l’éthique chrétienne quand on utilise la force pour s’opposer au mal.

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Ivan Ilyine

 

Ilyine écrit : « Toute l’histoire de l’humanité se résume en ceci qu’à des époques différentes et dans des communautés diverses les meilleurs sont morts sous les coups des pires » (dans Sur la résistance au mal par la force, 1925) (p.49-50), et permet ainsi de justifier la violence des meilleurs pour contrer les pires.
Poutine a au moins ça en commun avec les américains : la rhétorique du bien contre le mal. Et comme pour les américains, le bien, c’est lui, et le mal ce sont les autres : les Tchétchènes, les oligarques qui le dérange, l’Otan, l’opposition démocratique (p.50)…

La philosophie Ilyine, en légitimant le retour à la force, est à la base de l’idée fasciste. D’ailleurs, il sera admirateur du nazisme (à ses début) et du fascisme italien qui développent dans la population « le patriotisme, la foi dans l’identité du peuple allemand […], le sentiment de l’honneur, le fait d’être prêt au sacrifice de soi, la discipline, la justice sociale, l’unité transclasse, fraternelle et nationale. » (dans l’hebdomadaire Renaissance, 17/05/1933) (p.50-51). Critique dans un second temps, il voit par la suite dans Franco et Salazar ce qui était bon dans Hitler tout en évitant ses erreurs.
Poutine lit et se nourrit des écrits de Ilyine à partir du milieu des années 2000. Il y trouve la théorisation de sa politique et la justification de sa présence à la tête de l’état. Dans Nos missions, publié en plusieurs fois entre 1948 et 1954, Ilyine expose un programme du renouveau russe pour l’après URSS. Il y appelle de ses voeux « l’ascension jusqu’au sommet des meilleurs — des hommes dévoués à la Russie, sentant leur nation, pensant leur État, volontaires, créatifs, offrant au peuple non pas la vengeance et le déclin, mais l’esprit de libération, de justice et de l’union entre toutes les classes » (p.55). Plus loin, Ilyine en appelle à « une nouvelle idée russe, religieuse par ses sources et nationale par son sens spirituel ».
On a là le portrait de Poutine et son programme politique.

Ilyine réaffirme dans ses écrits le rôle de l’armée dans la promotion et la défense de l’unité russe. Poutine reprend ce passage en précisant qu’il faut « toujours être prêt à répondre à une potentielle agression extérieure » (adresse à l’Assemblée fédérale, 10/05/2006) (p. 56).
Ilyine propose finalement à la Russie post-communisme un programme fasciste, résumé par Eltchaninoff :

Le salut viendra de la « dictature nationale« . Les élections ne joueront plus alors un rôle important. […] Ilyine espère un « Guide » qui « sache ce qu’il faut faire ». Il conclut : « Le guide sert au lieu de faire carrière ; combat au lieu de faire de la figuration ; frappe l’ennemi au lieu de faire de la figuration ; frappe l’ennemi au lieu de prononcer des mots vides ; dirige au lieu de se vendre aux étrangers« . Le programme poutinien est écrit (p.57).

Ilyine a aussi pensé la géopolitique de la Russie. Pour lui, la Russie n’est pas un « mécanisme artificiellement agencé« , mais un « organisme historiquement formé et culturellement justifié« . Professant un démembrement du pays, il affirme que l’objectif du monde est de « faire passer [la Russie] sous contrôle occidental, la défaire, et finalement la faire disparaitre » (Nos missions) (p.58) La Russie est indivisible et — là aussi une posture rattachée au fascisme — les russes sont supérieur à certains de leurs voisins : certaines « tribus » sont inaptes à devenir des États et doivent demeurer sous le contrôle d’états voisins (p.59) : il prend l’exemple des Flamands, des Wallons, des Croates, des Slovènes, des Slovaques, des Basques, des Catalans… mais il pense aussi, et surtout, aux « petits frères » ukrainiens, caucasiens ou asiatiques (p.59).

La notion de liberté est particulière et est exposé en trois niveaux hiérarchisés (dans Nos missions) :
1- liberté de la Russie elle-même, indépendance internationale et autonomie ;
2- liberté de la Russie en tant que peuple et culture nationale ;
3- liberté pour les Russes : liberté dans la foi, dans la recherche de la vérité, dans la création, dans le travail et la proriété.
Sur le site du Kremlin, Poutine cite cette définition et lui prête « un sens énorme » (p.59).

Le concept de liberté fait appel à la démocratie qui, là aussi, est à définir : Ilyine rejette la « démocratie formelle ». Il rêve d’une « dictature démocratique », non fondée sur l’arithmétique mais sur une « démocratie de la qualité, de la responsabilité et du service » (Nos missions) (p.57). Poutine, en s’adressant à l’Assemblée fédérale le 25 avril 2005, appelle l’administration […] à ne pas abuser de leur pouvoir et à tout faire pour « la consolidation des institutions pour une démocratie réelle » (p.54-55). Citant Ilyine, il déclare que « le pouvoir de l’état à ses limites [… car il] vient à l’homme de l’extérieur » (p.54).

Enfin, il appelle à ne pas réguler « la création scientifique, religieuse et artistique » et à ne pas s’immiscer dans les mœurs.
Au même moment, en réaction aux velléités d’indépendance politique de la Georgie et de l’Ukraine, le pouvoir russe invente la notion de « démocratie souveraine » (p.65) pour repousser ce qu’ils considèrent comme des ingérences dans leurs affaires.

Un glissement du libéralisme au conservatisme qui s’explique

Début des années 2000, Poutine s’affiche comme libéral et réformateur pour transformer son pays : il rejette toute idée de conservatisme et développe la rhétorique de l’état fort… Mais rapidement (en 2003) il évoque comme base de l’état la culture et les traditions (p.63), et fini par revendiquer la tenue d’une politique conservatrice en Russie : « Le conservatisme , c’est s’appuyer sur les valeurs traditionnelles, mais pour mieux viser le développement » (entretien à la Première chaîne de télévision russe le 4 septembre 2013) (p.61).

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Plusieurs éléments expliquent ce changement de posture, ou donne des arguments pour justifier le changement d’idéologie.
– le dénouement tragique de Beslan pour lequel il pointe du doigt la responsabilité des élus locaux qui n’aurait pas été à la hauteur d’après lui. Réaction : deux semaines plus tard, Poutine décide que les gouverneurs ne seront plus élus mais désignés (p.63).
– cet attentat étant accompagné de revendications religieuses, il décide de faire de l’Église Orthodoxe son allié pour inculquer « les valeurs morales, sans lesquelles ni l’humanité ni l’homme concret ne peuvent vivre » et qui « ne peuvent être autres que religieuses » (interview à Times, 19 décembre 2007) (p.64).
– les révolutions de couleurs (révolution des Roses en Géorgie, puis révolution Orange en Ukraine) qui révèlent une envie de modernisme à l’occidental dans ces deux pays proches de la Russie font peur à Poutine et le pousse à montrer les muscles, accompagné d’un discour sur les valeurs traditionnelles (p.65).
– le déclin démographique qui amène Poutine à s’atteler aux politiques familiales : là aussi en s’appuyant sur l’Église, Poutine promeut les valeurs de la famille, veut lutter contre les IVG et développe son discour homophobe (p.65-66).
– le développement des nouvelles technologies, qu’il rend responsable d’une chute du niveau de culture générale : en réaction, il propose de limiter et de contrôler l’accès à Internet (p.66).
– face à la puissance culturelle occidentale, Poutine veut défendre « l’immunité culturelle russe » et, comme à l’époque soviétique, l’utiliser comme bras armé de la politique nationale (p.66-67).
– l’opposition politique se renforce après les élections truquées de décembre 2011 et organise des manifestations. Poutine développe en réaction un discours martial pour contrer tous ces « défaitistes » (p.67-68).

De discours en discours, ses propos se musclent : en septembre 2012, Poutine dénonce le contexte de « féroce concurrence » des « codes de valeurs » : il critique le « chacun pour soi », l’intolérance et l’égoïsme… qu’il situe à l’Ouest (p.68-69). Une raison en or lui est offerte par le président Hollande qui veut légaliser le mariage homosexuel. Alors que plusieurs états en Europe et aux Etats-Unis vont dans le même sens, la Douma vote en 2013 un loi criminalisant « la propagande homosexuelle » (p.69). Il interdit par ailleurs les ONG présentes sur le territoire russe et bénéficiant de financements internationaux. (p.72).

Début 2013, il prononce un discours d’une rare violence contre la modernité et l’Occident. Tout y est : patriotisme, valeurs chrétiennes, défense de la famille traditionnelle… « On mène une politique mettant au même niveau une famille avec de nombreux enfants et un partenariat de même sexe, la foi en Dieu et la foi en Satan » (discours au club Valdaï, 19 septembre 2013) (p.71).

Poutine se présente comme le leader mondial des valeurs traditionnelles, en premier opposant à la culture occidentale. En cherchant du côté des penseurs de cette idéologie, le nom de Constantin Leontiev (philosophe du XIXe siècle) ressort. Boris Mejouev, un proche du pouvoir, explique que la philosophie de Leontiev « consiste à déplorer que l’Europe se soit engagée dans la voie de la sécularisation en tournant le dos à ses racines chrétiennes, sans oublier sa haine de la démocratie, très aiguë actuellement en Russie dans certains milieux » (p.74-75).
En 1875, Leontiev prophétise le rapprochement des pays d’Europe occidentale et annonce que la Russe devra alors craindre cette situation « pour que l’histoire ne nous séduise pas et ne nous mène pas dans cette voie anti-culturelle et ignoble » (dans L’Européen moyen comme arme de destruction universelle) (p.76). Leontiev admire pourtant la culture occidentale médiévale et renaissance, mais tout ce qui suit est pour lui décadence. Cette pensée fait écho à Poutine qui juge le modèle occidental homogénéisant, et déplore son individualisme chaotique, son absence de grands desseins et de capacité de mobilisation (p.77).

Dans les influences de Poutines, on note aussi les théoriciens allemands pré-nazisme qui ont développé leur pensé dans la République de Weimar, avec entre autres Ernst Jünger (895-998) qui fait l’éloge des dimensions spirituelles et esthétiques de la guerre ; Carl Schmitt (1888-1895), engagé dans le IIIe Reich, qui divise en deux toutes les composante du monde (le droit / le juste et l’injuste – la morale / le bien et le mal – l’esthétique / le beau et le laid – la politique / les amis et les ennemis) (p.78-79). Poutine s’inscrit dans cette idée de la politique pratiquée comme un rapport de force constant : il y a lutte ou alliance.

Toutefois, Michel Eltchaninoff note que toute cette idéologie est arrivée très rapidement et n’a pas été préparée, contrairement au courant néo-conservateur américain qui s’est structuré dès les années 60. En Russie, elle est surtout instrumentalisée pour suggérer la supériorité de la civilisation russe sur un Occident vu comme décadent (p.79).

La tentation de l’impérialisme géopolitique : la Voie russe

Tel les empereurs russes d’antant, Vladimir Poutine s’est donner pour mission de rassembler les terres russes : Ossétie du Sud et d’Abkhazie détachées par la force à la Géorgie en 2011, puis Crimée à l’Ukraine en 2014… C’est la première fois qu’un pays européen annexe une partie d’un autre pays depuis la Seconde Guerre Mondiale. Personne en dehors de la Russie ne reconnait cette dernière annexion, et cela permet à Poutine de se placer en victime, défenseur de la Russie contre un Occident qui cherche à lui nuire (p.82) : c’est la Voie russe.

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Concept du « Heartland » (voir ici)

 

Pendant la campagne présidentielle russe de 2000, Poutine annonce sa volonté de « rendre au pays son prestige et son rôle majeur dans le monde » (allocution télévisée, 24 mars 2000) (p.83). Pour remplacer l’idéologie soviétique, il fait appel aux valeurs nationales et orthodoxes (p.83-84) : « Je ne voudrais pas du tout que mon pays, la Russie, perde de sa spécificité, de son identité. Je ne voudrais beaucoup que les racines culturelles, les racines spirituelles de la Russie, dont nous somme si fiers et que nous aimons tant […], soient conservées » (interview à NBC, 2 juin 2000) (p.84).

Poutine lutte pour conserver son indépendance et son autonomie de décision dans ce qu’il considère être un monde unipolaire qui cherche à tous prix à faire rentrer dans le rang la Russie. En accusation se trouvent les États-Unis qui, d’après Poutine, soumettent de nombreux pays et marginalisent les autres, au nom des droits de l’homme ou par des méthodes économiques ou militaires (p.85).

Poutine revendique le droit de réinterpréter à sa manière les notions de droit de l’homme ou de liberté d’expression. Il accepte l’universalité des principes démocratiques, mais pas leur application concrète : la Voie russe, c’est un système démocratique « différent », lié à des formes de démocratie locale directe (p.86). Posture contredite par la suppression des élections locales directes des gouverneurs.
Poutine est d’autant agacé par les leçons de démocratie données par les occidentaux qu’il considère mériter le respect dû au sauvetage des démocraties occidentale par sa victoire sur le nazisme en 1945 : « c’est justement la force de la Russie authentique, historique […], qui a vaincu le nazisme et sauvé le monde » (rencontre à l’Assemblée des évêques à Moscou, le 1er février 2013) (p.86).

Pourtant, certains appuis se sentent en difficulté. L’église Orthodoxe est prise entre deux feux en Ukraine : d’un côté devant défendre des fidèles hostiles à l’influence russe, et d’un autre ne pas se facher avec Poutine (p.96).

 


Le projet Eurasiste de Vladimir Poutine

Poutine voulait que sorte de son troisième mandat un projet en mesure de contrebalancer le pouvoir de l’Union Européenne : le projet Union eurasiatique. Lancé en 2014 entre la Russie, le Kzakhjstan et la Biélorussie, ce projet prend la forme d’une union économique qui vise à favoriser la libre circulation des biens, des personnes et des capitaux. Une monnaie unique est envisagée, ainsi qu’une citoyenneté commune (p.101).

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L’eurasie « théorique »

 

Mais l’Ukraine, qui d’ailleurs qui devait intégrer cette union, met à mal les plans de Poutine en décidant de se tourner vers l’Europe. Et la guerre menée maintenant par Moscou au nom de la protection des populations russophones inquiète les premiers pays participants (p.101).

Face à l’hostilité occidentale, Poutine se voit en unificateur de l’Asie : il se rapproche de la Chine, de l’Inde, du Japon et des pays d’Asie centrale. Le projet russe est clair : « Devenir le leader et le centre de gravité de toute l’Eurasie » (discours d’investiture à la Présidence, 7 mai 2012) (p.103).

Cette envie de se tourner vers l’Asie centre et Orientale n’est pas nouvelle et remonte au XIXe siècle, notamment à la défaite russe dans la guerre de Crimée (en 1856) qui éloigne la Russie de l’Europe et la fait se tourner vers l’Est. Depuis de nombreux philosophes, géographes, linguistes ont pensé ce continent à part entière, entre l’Europe et l’Asie, dont la Russie est le centre : uniformité géographique (outre la « fausse frontière » de l’Oural), climatologique, linguistique (p.104-105)…
Et cette construction se fait clairement sur la défiance envers l’Occident : « nous devons nous habituer à l’idée que le monde romano-germanique, avec toute sa culture, soit notre pire ennemi. Nous devons renverser et piétiner sans pitié les idoles des idéaux sociaux et des préjugés empruntés à l’Occident, qui oriente toujours les idées de nos intellectuels » écrit Troubetskoï dans « Le problème russe » en 1921 (p.105-106).

Dans le même courant, après la chute du bloc soviétique, l’idéologue Alexandre Douguine, proche de l’extrême droite française, prophétise en 2012 : « le compte à rebours pour empêcher l’annexion de l’Ukraine par l’empire atlantiste a déjà commencé. […] Nous ne pouvons exclure d’avoir à mener une bataille pour la Crimée et pour l’Ukraine orientale » écrit-il dans La Quatrième Théorie politique (p.109).

Michel Eltchaninoff explique les projets de Poutine par un nostalgisme du soviétisme mal travaillé :

« Comme une grande partie de ses concitoyens, il regrette certainement une époque où l’on circulait sans difficulté, entre Moscou, Tallin, Lviv, Tbilissi ou Tachkent, dans les mêmes trains  et les mêmes avions, sans passage de frontières, avec la même monnaie, la même langue de communication, les mêmes voitures dans un pays où tout le monde regardait les mêmes films, avait les mêmes rituels, des références partagées, parfois même un idéal… Malgré l’oppression idéologique, le double langage, la censure, les grandes difficultés pour voyager, l’absence de liberté, les répressions, les camps et les hôpitaux psychiatriques pour les dissidents, la vie soviétique a été idéalisée par une partie de la population. Comme aucun travail de mémoire n’a été réalisé sur le passé soviétique, comme les dissidents emprisonnés ont été libérés à la sauvette en 1985 et ont pratiquement disparu de la scène politique ensuite, les difficultés socio-économiques des années 1990 et la restauration officieuse de l’URSS sous Poutine on produit de la nostalgie. Outre les facilités d’une vie en vase clos, la puissance, largement surestimée, de l’Union Soviétique, célébrée ad nauseam, est également regrettée. La perte de l’Europe de l’Est, le retour piteux des militaires russes dans des casernes délabrées, l’effondrement des services de l’Etat, la crise permanente, le désordre ont humilié ceux qui avaient été élevés dans une image collective d’eux-mêmes proche de la mégalomanie. » (p.138-139).

Jusqu’où ira Poutine alors dans son projet d’empire Russe ? L’Ukraine n’est pas le seul pays que la Russie souhaite voir revenir dans sous son contrôle. La Bulgarie par exemple est un cas révélateur : membre de l’Otan depuis 2004, de l’Union Européenne depuis 2007, il reste dépendant de la Russie dans les domaine énergétique. Sa population est divisée entre pro-européens et pro-russes, et ses velléités de couper les ponts (la Bulgarie souhaite se débarrasser de ses avions militaires soviétiques) ont dernièrement provoqué une crise diplomatique avec la Russie (p.140-141).

Vu qu’il n’est pas question de faire revivre l’idéologie soviétisme pour créer le lien nécessaire à la constitution de cet empire, la religion orthodoxe pourrait être un puissant catalyseur liant des peuples culturellement proches : Serbes, Bulgares, Biélorusses, Ukrainiens, Géorgiens et pourquoi pas Grecs et Roumains (p.141).
Au fond, en réhabilitant les idéaux communistes au sein d’un système politique orthodoxe, « la Russie peut élaborer sa propre voie économique, différente de ce qu’a construit l’Occident depuis deux siècles : une économie libérée du diktat de la finance, du prêt à intérêt, fondée sur l’autosuffisance, conforme à des idéaux chrétiens » (Vsevolod Chaplin*, représentant du patriarcat) (p.143).
Toutefois, la Russie est un état multiconfessionnel, majoritairement orthodoxe mais difficilement transformable en empire religieux.

Regrouper les anciens russes qui se sont retrouvés éparpillés dans des nouveaux états au début des années 1990 pourrait être l’élément justifiant l’unification impérialiste… ou encore prendre la langue russe comme l’élément unificateur. Mais ceci ne semble pas suffisamment cohérent pour l’auteur. C’est bien le projet d’Union eurasiatique qui apparait comme le plus idéologiquement stable (p.146) : il permet d’accepter des peuples, des langues, des religions, des nations différentes et surtout d’avoir des frontières plastiques, mouvantes, permettant de descendre pourquoi pas un jour jusqu’à l’Afghanistan. Le projet est clair : L’Eurasie doit devenir le leader mondial en remplaçant les Etats-Unis (p.148).

Toutefois, on peut se demander comment la Chine réagit à ce projet, elle qui est considérée par Washington comme son véritable concurrent politique.
Nuancé au début des années 2000 (« La Russie est un état européen et asiatique. […] C’est pourquoi la politique étrangère de la Russie serra toujours équilibrée. […] La Russie prendra toujours appui sur ses deux piliers, l’européen et l’asiatique » (entretien à Renmin Ribao, 16 juin 2000), Poutine s’est rapproché de la Chine au fur et à mesure qu’il s’éloignait de l’Europe (p.148). Si la Chine partage avec la Russie de nombreuses valeurs (souveraineté nationale, dénonciation de la domination américaine, attitudes critiques vis-à-vis des valeurs démocratiques…), il serait pour le moins étonnant qu’elle accepte d’intégrer cette Union eurasiatique sous domination russe (p.149).

Ce qui semble se dégager de la pensée de Poutine est finalement moins internationalisant que ce que ce projet Eurasiatique semble montrer. Pour l’historien de la philosophie Nikolaï Plotnikov, l’Union eurasiatique n’est qu’une réponse temporaire et opportune à l’Union européenne : les russes se sentent principalement européens (p.150). Le modèle est plus simplement expansionniste, sur l’exemple de l’Empire britannique du XIXe siècle : conquérir de nouvelles terres pour soutenir, discrètement mais pleinement, l’économie de marché (n’en déplaise à Vsevolod Chaplin !) (p.151).

Cet expansionniste s’exprime pleinement en Ukraine, considéré comme une région inaliénable de la Russie historique (p.151) et dont la question de l’indépendance ne se pose même pas (p.152). Les eurasiste se lèvent contre « l’impérialisme expansionniste européen »  : Ilyine écrivait dans « Nos Missions » (rédigé entre 1948 et 1954) que les Européens « rêvent de pousser la Russie vers l’Asie et de lui prendre ses terres européennes proches, notamment l’Ukraine » (p.151). Poutine ne peut concevoir la volonté d’indépendance d’une majorité d’Ukrainiens : « les relations entre la Russie et l’Ukraine sont uniques […]. C’est pourquoi nous devons édifier nos relations avec des ressources non standards, des moyens non standards » (conférence de presse, 4 mai 2003). On a vu ces moyens non standards : des soldats russes sans insignes sur le territoire Ukrainien (p.153). Cette intervention à un nom : le projet Novorossia. Utilisant différentes manières (référendum en Crimée, distribution de passeports russes en Géorgie…), son activité est passé à un niveau supérieur : « Poutine veut passer à une formation plus rapide de l’Union eurasiatique » (entretien avec l’historien Kirill Lipatov) (p.158), avec notamment la globalisation du rouble dans les pays visés, même s’ils sont membres de l’Otan.

Et l’Europe occidentale dans tout ça ?

Poutine veut étendre la Russie actuelle pour lui redonner les limites impériales d’antant. Mais il veut aussi augmenter son influence sur l’Europe occidentale en prenant le leadership sur le mouvement conservateur, celui qui s’oppose à l’homosexualité, à l’athéisme, au cosmopolitisme, à Internet, et à toute expression de la créativité, assimilé à un désordre (p.161).

La première cible est l’ensemble de la diaspora aristocrate, artistique ayant fuit le bolchévisme et à leurs descendants. Il s’agit de s’intéresser à eux, de leur redonner un lien avec la Russie (p.163). L’influence de Moscou passe par la prise en main de journaux (comme La Pensée russe en France), et l’ouverture de centres culturels russes. L’objectif est ainsi de gagner des partisans partout en Europe pour relayer et défendre la politique russe à l’étranger (p.165).

Le second vecteur passe par l’Église orthodoxe : « la renaissance de l’unité ecclésiale est une condition essentielle pour restaurer l’unité perdue de tout le « monde russe« , dont l’un des fondements spirituels a toujours été la foi orthodoxe » (Poutine, 17 mai 2007) (p.165-166). Moscou marque son influence dans le monde orthodoxe, jusqu’à provoquer des changements de juridiction dans les Églises voulant conserver leur indépendance politique et spirituelle (p.166).

Le troisième est idéologique et politique. La pensée de base est simple : l’Europe est en déclin économique et en décadence morale, influencée par les théories du genre américaine. Poutine veut donc aider l’Europe à demeurer fidèle à ses racines chrétiennes et ses valeurs traditionnelles en exportant le modèle conservateur russe et en se positionnant comme le héraut de cette vague antimodernisme (p.167). Attaqué sur le thème de la démocratie en Russie, Poutine contre attaque en installant en 2007, à New York et à Paris, des « Instituts de la démocratie et de la coopération » dont l’objectif est de contrôler la bonne marche de la démocratie occidentale, de promouvoir la défense de la famille traditionnelle, la réinformation sur le guerre en Syrie, etc. (p.168).
Poutine se rapproche des mouvements d’extrême droite européen, dont le Front National en France. Ainsi le conseiller diplomatique de marine Le Pen, Aymeric Chauprade, faisait partie des « observateurs indépendants » présent en Crimée lors du référendum pour valider la bonne tenue de la consultation populaire.
Mais au delà de l’idéologie, la posture de Poutine, opposant aux Etats-Unis d’Amérique, plait aussi au mouvement des Jeunes Populaires, tout autant qu’au Front de Gauche.

 


∗ Vsevolod Chaplin est notamment l’auteur de cette parole : « les valeurs de la civilisation orthodoxe surpassent toutes les valeurs humaines et même chrétiennes, l’individu n’a aucune importance et le plus grand honneur pour lui est de mourir pour la civilisation orthodoxe » (source).

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