E=mc², mon amour

E=MC2, mon amourIl y a un mois je participais à un club lecture sur le thème de la complicité. Aux côtés de Daddy (cf. ma critique), un autre roman m’a été conseillé : il s’agit de E=mc², mon amour, de Patrick Cauvin.

En dehors de la complicité, bien présente, entre les protagonistes, ces deux histoires ont la particularité de tourner autour d’enfants au QI au dessus de la moyenne. Et pour le coup, E=mc², mon amour tombe à plat : ce n’est pas crédible du tout !

Pitch : Daniel, tout juste 11 ans, surdoué, rencontre Lauren, bientôt 12 ans, surdouée. Entre eux va naître un amour d’adulte, incompris et donc impossible, qui va les amener à fuguer à l’étranger.

La forme du récit est intéressante : écrit à la première personne, le roman passe constamment de Daniel à Lauren, changeant de narrateur à chaque chapitre. Cela permet de mieux connaître les perceptions de chacun, ça apporte un rythme, ça renforce certains suspenses… c’est bien vu.
Mais c’est malheureusement là le seul point positif que je trouve à ce livre.

Pourtant, le roman fut un succès des librairies à sa sortie. Il a même été porté à l’écran un an plus tard par George Roy Hill. Mais il a depuis très mal vieillis. Les références cinématographiques (Daniel est fan de Robert Redfort), les expressions langagières (à grand renfort d’argot) et certaines situations (des enfants de 11 ans prenant seuls le train pour se retrouver en douce) sont loin de correspondre à la vie en 2015. Forcement, ça n’aide pas pour entrer dans le roman.

Et puis… Daniel est un vraie tête à claque, hautain, imbu de sa personne, ne considérant pas ses parents parce qu’ils n’ont pas son intelligence (il les appelle par leurs prénoms, voire pire : « Marcel et sa femme » (p.37)). Lauren y va un peu plus en douceur… mais n’en pense pas moins. Déjà, les personnages me sont antipathiques.

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Mais ce qui m’a empêché d’entrer dans le roman est ailleurs : il y a beaucoup trop d’invraisemblances à mon goût !

  • Daniel allant sur sa douzième année passe en 5e. Pour un surdoué tel qu’il nous est présenté dans le livre, on aurait pu s’attendre logiquement à quelques classes d’avance. Pareil pour Lauren.
  • Daniel parle cul comme un vrai ado. Il a 11 ans ! L’intelligence fait le cerveau, soit, mais pas les hormones. A 11 ans, on ne dit pas « côté sentimental, […] il y a bien le derrière à Léonore, mais c’est plutôt intensément sexuel qu’autre chose » (p.7).
  • Lauren « découvre » sa précocité en 6e en résolvant une équation du second degré (pp.12-13), comme si personne dans son entourage n’avait jamais rien vu d’anormal dans son comportement. Expliquant un peu plus tard à son père un livre d’Heidegger, elle lui dit « ce n’est pourtant pas bien compliqué de se rendre compte qu’une ontologie fondamentale dont on veut renouveler la signification ne peut passer que par une phénoménologie globale de l’être-là » (p.14). Soit, elle est surdouée. Mais on ne sort pas un telle phrase sans signes avant coureurs.
  • « J’entre en cinquième, mais j’ai un QI assez exceptionnel » dit Lauren lors de sa première rencontre avec Daniel (p.26). Non ! J’en ai connus des enfants précoces et ce n’est certainement pas ce qu’ils vont dire en premier pour se présenter ! Les parents à la rigueur, mais pas le principal concerné.
  • Daniel fume. A 11 ans, il a son paquet de Lucky Strike dans la poche (p.29). Je veux bien qu’on me dise que la réglementation concernant la vente de tabac n’était pas la même il y a trente ans qu’aujourd’hui, mais je reste très dubitatif sur la crédibilité de la chose…

Bref, je m’arrête là, car je pourrais trouver des exemples toutes les quatre ou cinq pages. En fait, si l’auteur avait proposé des personnages de 15-16 ans, alors oui, j’aurai pu y croire. Mais là, non. Il y a erreur de casting.
D’ailleurs, c’est bien à cette tranche d’âge que le livre s’adresse. Un lecteur adulte ne trouvera rien de passionnant dans cette bluette infantile. J’en veux aussi pour preuve que la majorité des critiques positives que j’ai trouvé sur le Net proviennent de personnes se remémorant la découverte du roman … quand ils étaient au collège ! Les thèmes sont bien pour pré-ados et jeunes adolescents : le premier amour et les maladresses qui va avec, le rejet du monde adulte (et des parents en premier lieu), l’incompréhension des enseignants, la construction de son propre univers sécurisant, l’envie de partir loin pour vivre libre…

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Et puis, je ne peux m’empêcher de comparer cette ouvrage à Daddy, que je viens de lire. Dans Daddy, le héro était lui aussi un enfant de 11 ans à l’intelligence prodigieuse : on la sentait à chaque action, à chaque réplique. Ici, Patrick Cauvin ne donne pas corps à l’intelligence de ses deux jeunes héros. Leurs capacités sont exploitées à la marge.
Par exemple, Lauren est fan de Racine et aime faire des vers raciniens (p.15). Je ne suis pas assez littéraire pour pouvoir juger ceux qu’écrit Patrick Cauvin, parfois reprenant un vers inventé par Racine, parfois l’adaptant, mais après tout ce n’est pas grave car au final il y a en peu. Très peu. Et toujours isolé. Alors qu’on aurait pu découvrir une facette de l’intelligence de Lauren, faisant des vers comme elle respire, ce côté extraordinaire n’est pas du tout exploité. Dommage.
Lauren a, à la rentrée scolaire, un duel oratoire avec son professeur de mathématique : « – J’espérais que, cette année, on ferait avec vous de la géométrie non euclidienne » lui dit-elle. Déstabilisé, le professeur trouve à lui rétorquer : « – Vous êtes peut-être une spécialiste du postulat de Rieman ? » « – Non, je préfère Labotchesvsky. » (p.44). Et c’est tout. Ca aurait pu être un festival de répliques piquantes : si Lauren a l’intelligence qu’on lui dit, des passages comme ça, il devrait y en avoir régulièrement. Mais non. A croire que l’auteur a ouvert au hasard un livre de mathématiques pour trouver une illustration de l’intelligence hors norme de Lauren, sans avoir lui-même les capacités de suivre son personnage. C’est exactement l’effet que donne aussi l’échange entre Lauren et son père au sujet du postulat d’Heidegger dont je parlais plus haut.

Pourtant il y a quelques passages où l’intelligence est bien exploitée. Par exemple, lorsque Daniel et Lauren, chacun de leur côté, font leur rédaction de rentrée sur le même sujet « Quel a été votre meilleur souvenir des vacances ? » (pp.45 et 49) et inventent chacun une anecdote visant à satisfaire leur professeur. C’est simple, mais en montrant que les enfants ont anticipé les attentes des adultes et ont la capacité à s’inventer une vie « normale »  pour y correspondre est une illustration crédible d’une intelligence avancée.

Il y avait donc pourtant moyen de rendre humain ces enfants… Vraiment, je ne comprends pas le succès de ce petit roman !

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3 réflexions sur “E=mc², mon amour

    • Merci Caroline pour cette précision. Oui, j’ai souri à quelques situations : par exemple, j’ai beaucoup aimé la descriptions du centre de cure par un Daniel désabusé. C’est piquant, c’est drôle, c’est bien écrit.

      Je ne sais pas si je cherchais du réalisme total. Le roman Daddy raconte-t-il une histoire réaliste ? J’en doute… mais il n’y a pas d’invraisemblances si énormes au point de me faire sortir de l’histoire. Ici, dans E=mc², il y en a beaucoup trop. Ça pourrait être du burlesque en effet, mais (à mes yeux) si mal amené que je riais, oui, mais de l’auteur…

      En tout cas, encore merci de m’avoir conseillé ces deux livres 🙂 Je reviendrai vers toi si jamais je sèche sur une thématique future !

      • Le roman Daddy raconte-t-il une histoire réaliste ? Le personnage du garçon l’est. Ou du moins, il l’est assez pour ne pas décevoir quelqu’un ayant tes attentes. Contrairement aux protagonistes de E=mc2. Le style de Cauvin – qui ne cherchait pas du tout à être réaliste – n’est visiblement pas fait pour toi. Peut être es-tu trop jeune (en kilométrage littéraire, j’entends). Ce roman a séduit une large public. Mais j’ai appris avec toi qu’il n’est pas aussi universel que je le pensais. Ou qu’il ne l’est plus autant qu’à sa parution.

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