Ethiopie : le peuple Mursi

Ethiopie : rencontre avec le peuple mursiCinquième journée de voyage : nous arrivons à Jinka. A partir de cette ville, nous visiterons différentes tribus du sud. Mursi, Ari, Hamar, Tsemai, Benna… Autant de rencontres étonnantes bien que souvent malheureusement assez distantes.

La veille, en approchant de Jinka, nous avions eu deux premiers contacts avec les peuples du Sud.

Le premier, à quelques kilomètre de la ville, lorsque nous avons doublé un gros troupeau de magnifiques zébus, conduit par des jeunes. Une fois les animaux passés, nous demandons à Guétiyé de s’arrêter. Nous sortons du véhicule pour prendre le troupeau en photo et à peine nous armons nos appareils photo que les jeunes nous font de grands signes : « No ! No ! No photo ! » Le geste du doigt des deux filles à gauche ne laisse aucun doute sur leur message !

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Pascal Dellouve

Allons bon, nous voilà rattrapés par la règle des photos monnayées, et d’une manière assez brutale. C’est pourquoi la photo ci-dessous, prise un peu trop rapidement par Pascal, est floutée…

Les jeunes courent vers nous pour négocier un prix, qu’aucun de nous n’accepte. Nous leur expliquons ne vouloir prendre que les animaux, malgré que nous ayons déjà pris quelques photos générales. J’ai la bonne idée de prendre spécifiquement Alain qui est dans mon champ de cadrage car un jeune vient me demander que je lui prouve que je ne l’ai pas pris en photo. Lui montrer la dernière photo en mémoire sur l’appareil le rassure. Bref, nous nous contentons de prendre les bêtes. C’est dommage parce qu’une vue plus large avec le groupe de jeunes autour aurait été bien plus intéressante.

Nous sommes encore loin du lieu de vie des Mursis et pourtant nous en avons un bel exemple sur cette photo : le garçon est simplement vêtu d’un long tube de tissu noué autour du corps : ici, bleu, enroulé au niveau du torse et du cou, parfois porté comme un pagne, ou le corps totalement couvert comme nous le verrons plus tard dans la journée.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Les zébus sont beaux. Ils ont l’air bien nourris.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Le troupeau passe, les jeunes sont restés autour de nous, espérant une photo monnayée et s’intéressant à notre équipement. Nous reprenons la route.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Quelques kilomètres plus loin, deuxième contact. Le bord de la route, désert jusqu’alors, s’anime au passage de notre véhicule et dans un virage un groupe de jeunes sur échasses fait tout pour attirer notre attention. Efforts récompensés puisque nous nous arrêtons à leur niveau.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Le chauffeur négocie pour nous le tarif des photos. Nous obtenons un forfait : autant de photo que nous voulons pour 10 birrs chacun.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Pascal Dellouve

 

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Le groupe est très sympa, ils sont tout sourire et avenants. Alors que certains descendent de leurs échasses, Chris pose avec eux :

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Pascal Dellouve

 

Quant à moi, ma barbiche devient l’attraction du jour. Les jeunes rigolent beaucoup en la voyant, s’interrogent sur le caractère naturel de ces poils et demandent s’ils peuvent la toucher. Je me plie de bonne grâce, ne sachant trop si leurs rires sont d’étonnement ou de moquerie. Mais qu’importe, au moins ma pilosité faciale a nourri un instant de communication fort sympathique !

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Pascal Dellouve

 

Qui l’eût cru ? La barbe comme médium interculturel ! J’en suis très content.

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Pascal Dellouve

 

Notre route n’est pas encore terminée… nous devons remonter dans le véhicule, et les jeunes attendre un autre groupe de touristes pour gagner quelques billets.

A la nuit tombante, nous arrivons à Jinka, où nous faisons la connaissance de Tofu, notre guide local qui doit nous suivre pendant les quatre prochains jours.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Le lendemain matin, direction le parc Mago.
Plusieurs longues heures de piste très poussiéreuse nous attendent pour rejoindre la tribu des Mursi. Cette tribu vit à l’écart de tout (ils sont à 70 km de la ville la plus proche), au milieu du plus grand parc naturel d’Ethiopie.

Ethiopie : le peuple Mursi Pour une version HD de la photo panoramique, cliquez ici.

Nous profitons de jolis points de vue, en hauteur, pour admirer le paysage.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Ethiopie : le peuple Mursi Tofu, Pascal, Claudine, Alain

 

Le paysage est composé de montagnes et de larges plaines, nous sommes aux alentours de 450m d’altitude. Il fait très chaud, mais la végétation semble ne pas en souffrir : les forêts sont bien vertes, même si la terre est très sèche.

Ethiopie : le peuple Mursi Pour une version HD de la photo panoramique, cliquez ici.

Il y a encore quelques années, dans ce parc vivaient des éléphants, lions, buffles, différentes espèces d’antilopes et d’oiseaux… Mais ils ont tous fuis vers des contrées plus calmes, notamment dans le nord du Kenya, chassés par l’activité grandissante sur cette route.

Parlant d’activité automobile, nous voyons au loin sur la piste une gros camion soulever son nuage de poussière. Tofu, notre guide, nous apprend que de nombreux camions traversent quotidiennement la réserve naturelle pour rejoindre une grosse industrie sucrière en plein développement.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Il nous fait part de son regret qu’il n’y ait aucune politique de conservation des espèces sauvages dans le parc. Pourtant, afin de préserver la faune locale, la tribu Mursi, qui vit là depuis fort longtemps, s’est vue interdire la pratique de la chasse.
Où l’on voit que les logiques économiques sont ici comme ailleurs mieux considérées que les populations et l’environnement…

En route, nous nous arrêtons pour admirer le paysage et prendre en photo une colline dont le sommet présente une belle savane sèche et jaune.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Ethiopie : le peuple Mursi

 

En moins d’une minute, nous sommes rejoints pour une dizaine de personnes demandant à être pris en photo.

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Pascal Dellouve

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Pascal Dellouve

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Claudine Remiot

With and without plates (Mursi)

Nous avons aussi un vue dégagée sur le chemin parcourus : nous venons de derrière la montage au loin devant nous, la piste sinueuse est bien visible.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Au milieu de nul part, nous arrivons à un barrage routier tenu par plusieurs hommes en arme. L’un d’eux monte avec nous, ce sera notre scout.

Nous avons quitté les montagnes, nous entrons dans une immense plaine : la savane à perte de vue.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Nous arrivons enfin au village mursi que nous devons visiter.

Ethiopie du Sud Photo d’illustration empruntée à Roland Courtois

 

Quelques petites huttes éparses et au milieu une quinzaine de personnes peintes, costumées et nous sautant dessus « photo ! photo ! photo !« . Business is business : le tourisme est une industrie pendant les 3 mois de la haute saison. Toute photo est l’objet d’une négociation en amont : qui doit être dessus, combien on est d’accord pour donner…
Et il faut être vigilant, quelqu’un pourrait s’ajouter discrètement dans le cadre et ensuite réclamer le prix de sa présence ! Heureusement Tofu est vigilant, contrôle ce qu’on fait et ce qui a été négocié pour s’assurer de pouvoir régler les éventuelles réclamations et plaintes.

Cinq birrs par personne : alors nous rationalisons et nous nous répartissons les prises de photos. Pascal ayant le meilleur boîtier, c’est lui qui prend le plus de photo.

C’est TRÈS dérangeant d’avoir face à nous des personnes, de tous âges, alignées, et de se retrouver à choisir celles que nous voulons sur la photo : ceux qui ont les plus belles peintures, les plus beaux décors… Ça me rend mal à l’aise, j’ai l’impression d’être sur un marché aux bestiaux et ce n’est pas comme ça que j’anticipais les choses. Mais bon, c’est ainsi.

Pascal n’a pas mes complexes : il fait son choix, sélectionne les personnes qu’il veut, met de côté celles qu’il ne veut pas, et photographie.

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Pascal Dellouve

Mursis Women (Omo Valley, Ethiopia)

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Pascal Dellouve

 

Scarifications of Mursis (Omo Valley, Ethiopia)

 

Chris pose au milieu de bergers mursis, équipé d’un long bâton et de leur vêtement.

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Pascal Dellouve

 

Mursi fashion (Mago N.P. , Ethiopia)

Les femmes se font percer la lèvre inférieure vers 14/15 ans. L’anneau en terre cuite est aujourd’hui un élément d’ornement, il est porté jusqu’à ce que la femme se marie et ensuite à certaines occasions festives. Mais l’origine de cette tradition fait débat, car il est probable que cela soit une conséquence de l’esclavagisme du XIXe siècle : pour éviter d’être enlevées et réduites en esclavage, les femmes se seraient enlaidies pour ne plus intéresser les tribus rivales. Laides, elles n’avaient plus de valeur marchande. Et cet enlaidissement serait devenu un ornement avec le temps, faisant maintenant partie intégrante de leur réputation et de leur valeur touristique.

Discs of the Mursis (Mago N.P.)

 

Quand le plateau est retiré, on voit aussi qu’il manque à ses femmes les deux incisives inférieurs (visible sur cette photo du blog de Eveball). Nous apprendrons plus tard, au musée de Jinka, que l’ablation de ces deux dents fait parti d’un rituel permettant à la jeune femme de prouver son courage par la résistance à la douleur. Charmant.
On peut aussi penser que l’usage du plateau labial a amené ce rituel : il faut bien que le plateau de terre cuite trouve sa place contre la dentition !

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Pascal Dellouve

 

Les mursis se répartissent dans une douzaine de villages. Les maisons sont petites.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Claudine Remiot

 

Il y a au maximum quatre personnes par maison. Elles dorment sur des peaux de bête qu’on voit roulées et suspendues au plafond. L’équipement est particulièrement ténu…

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Près des huttes, deux femmes préparent une farine de sorgho.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

En retournant vers notre véhicule, nous nous arrêtons au niveau d’un homme assis. Tofu nous présente alors Mimisha, un des fils du chef du village, qui est l’ambassadeur de son peuple dans toutes les représentations diplomatiques. Il va régulièrement à New York ou Londres, son frère est allé à Paris, pour défendre la cause des Mursis et tenter de préserver leur culture.

Il nous dit que ces missions sont utiles et l’écoute internationale est bonne. Pascal questionne Tofu sur les impressions de Mimisha : qu’elle est sa vue sur l’occident ? Tofu nous dit qu’il préfère la vie au sein de sa tribu, mais peut-être, pensons-nous, que c’est surtout parce qu’ici il a une place sociale intéressante : il est fils du chef de la tribu, il a des champs, deux femmes et voyage plusieurs fois de part le monde tous les ans !

 

Contrairement à d’autres pays visités par Pascal et Chris dans lesquels les tribus « primitives » sont mises de côté et n’ont aucun droit, les Mursis ont ici le droit de vote et les mêmes droits civiques que tous les autres éthiopiens (relativisés par exemple dans cet article).
Nous nous demandons alors si les mursis sont conscients de l’existence de leur pays, de l’Afrique, du monde ? Sans information, comment faire un choix entre différents candidats à des élections à l’échelle d’un pays tel que l’Éthiopie ? Nous apprenons alors que le système est un peu différent pour les tribus éloignées des centres urbains : chez eux c’est le chef d village qui vote pour tous.

Ici, Mimisha parle beaucoup avec les gens de son village de ce qu’il apprend de la marche du monde lors de ses voyages. il leur enseigne l’Éthiopie, l’Afrique, le Monde, ce qui fait que les Mursis sont de plus en pus conscients de leur place dans le monde.
Ce qui a aussi un effet pervers : conscients de leur valeur et de l’intérêt qu’ils ont aux yeux des touristes, les mursis cherchent le contact avec les occidentaux pendant la haute période touristique pour gagner beaucoup de birrs facilement. Cette mendicité photographique les détourne de l’entretien du bétail et des travaux des champs et pourrait potentiellement les mettre en difficulté pendant la basse saison touristique…
Nous remarquons aussi qu’ici, la règle de non payement des enfants n’est pas valable. Pas de concurrence de l’école, car la plus proche est à plus de 70 km… Les enfants mursis ne sont pas scolarisés, sauf ceux du chef bien évidement.

 

Montant dans notre véhicule, un petit groupe d’homme remarque un livret sur le tableau de bord. Guétiyé leur montre les pages descriptives des différentes tribus de la région Omo.

Ethiopie : le peuple Mursi Photo par Pascal Dellouve

 

Nous reprenons la piste en sens inverse pour retourner vers Jinka. Nous sommes en fin de matinée, l’activité sur la route est assez forte. Nous croisons beaucoup de camions. Certains transportent ce qui semble être des citernes, des matériaux, des cuves… Tout ceci pour cette fameuse industrie du sucre plus au sud après le parc Mago, qui doit être sacrément grosse vu tout ce qu’on voit passer !

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Les transports en commun sont très rares par ici, nous croisons tout de même un car :

Ethiopie : le peuple Mursi

 

De retour dans les montagnes, nous nous arrêtons deux fois près d’enfants peints, qui attendent les touristes pour poser devant les appareils photos. Ils sont nus, c’est donc plus cher : 5 birrs par enfant et par photo. Je questionne alors Tofu sur leur rapport à la nudité : certains portent des slips, d’autres ont l’air de cacher leur sexe avec une étoffe de tissu, mais la plupart ne semblent pas du tout s’en préoccuper. Au village de tout à l’heure, seuls les plus jeunes étaient nus. Certaines filles avait même la poitrine couverte. C’est à ne plus rien y comprendre… Tous les bergers que nous croisions au bord de la piste avec leur troupeau ont la même tenue : nus avec en général une étoffe de tissu sur l’épaule et portée en travers du corps, couvrant plus ou moins fesses et pénis, mis parfois simplement jetée sur l’épaule et ne couvrant rien.
Tofu nous dit que la nudité est la normalité pour les hommes mursis, surtout les enfants, mais que pour les photos ils ont vite intégré la réflexion capitaliste : les corps nu et peints intéressent les touristes pour le coté exotique, les Mursis font donc plus cher payer ces photos ! C’est la loi de l’offre et de la demande.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Tofu, notre guide, qui semble connaître toutes les personnes qu’on peut croiser et profite de nos arrêts photos pour poser avec ses amis ! Nous lui enverrons par courriel les photos, « pour son book » nous dit-il : il est guide freelance.

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Ethiopie : le peuple Mursi

 

Au final, cette matinée dans le parc Mago à la rencontre des Mursis était pour le moins dépaysante et étonnante. Ils ont là un mode de vie pour le moins particulier.

Mais outre cette impression de zoo qui m’a pas mal dérangé (cf. plus haut), la question de l’impact du tourisme se pose… D’un côté, nous — touristes occidentaux — contribuons au maintien de certaines traditions (les peintures corporelles, les vêtements, les décors divers et variés). Mais est-ce leur rendre service ? Chez nous, les fêtes folkloriques se font pour les touristes, durant les week-ends, et souvent par des bénévoles. Chacun a sa vie professionnelle et privée le reste du temps. Là, ces gens attendent tous les jours les touristes, laissant de côté une partie de leur responsabilité de la vie de tous les jours (s’occuper des bêtes, des champs…).
Certes, l’argent que nous apportons doit bien leur servir, mais bouleverse aussi leurs habitudes de vie.

De même, l’état éthiopien semble chercher à mettre fin au port du plateau labial (cause de nombreuses infections), ou du moins à le réguler (l’opération peut se faire dans les dispensaires médicaux). Mais c’est aussi un élément recherché par les touristes… alors ?

J’aurai mille fois préféré payer un droit d’entrée dans la zone, ou dans le village qui aurait permis à la communauté de s’équiper en matériel collectif. Là, en payant les personnes individuellement, on créer aussi de fortes inégalités dans le village : les personnes les mieux décorées sont probablement déjà les plus riches, elles attirent plus les objectifs des appareils photo et gagnent donc plus d’argent. On a vu une enfant handicapée dans le village. Aucune chance pour elle d’être prise en photo…
La course aux photos tournait même souvent à l’agression. Des jeunes filles m’attrapant le bras, les vêtements, tournant autour de moi « photo ! photo ! photo !« , continuant à me harceler même si je leur disais « no« , ou tentais de les ignorer.
J’ai largement préféré les rencontres au bord de la route (les jeunes en échasse puis les garçons peints), beaucoup plus paisible car loin des foules.

Bilan mitigé donc…

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