Il faut qu’on parle de Kévin

Il faut qu'on parle de Kévin

Si vous allez être parent, ne lisez pas ce livre.
Si vous avez des soucis relationnel avec votre jeune enfant, ne lisez pas ce livre.
Par contre, si vous cherchez à souffrir pendant quelques heures lisez « Il faut qu’on parle de Kévin« .

Il faut qu’on parle de Kévin (« We need to talk about Kevin ») est un roman américain, écrit par Lionel Shriver et publié en 2003 (2006 dans sa traduction française).
Le roman présente les lettres que Eva, une mère de famille, écrit à son mari Franklin. Elle y raconte sa vie difficile, rejetée par tous : il faut dire qu’elle est la mère d’un ado tueur. Un ado de 15 ans, Kevin, qui a décimé sept de ses camarades et deux adultes dans l’enceinte de son collège.

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Les citations et références au livre sont relatives à l’édition J’ai Lu n°8605.
Les illustrations sont tirées du film éponyme sorti en 2011 et réalisé par Lynne Ramsay.

Voilà pour le lancement du roman qui est aussi dramatique que la contextualisation. Car si l’histoire est fictionnelle, elle s’ancre pleinement dans la réalité. Eva écrit ses lettres entre le 8 novembre 2000 et le 8 avril 2001 au moment de l’élection controversée de G.W. Busch à la présidence des États Unis d’Amérique (p. 25), soit un an après la tuerie de Columbine (p. 23). Alors que l’Amérique se pose des questions après ce traumatisme, le roman reprend ces réflexions : la faute aux jeux vidéos ? Aux films violents ?
Non : aux parents, et aux valeurs qu’ils transmettent à leurs enfants.

Ça, c’est ce que fait dire Eva à un de ses voisins. Car Eva culpabilise. Son fils aujourd’hui meurtrier, elle l’a voulu et elle s’en veut. « Qu’est-ce qui nous a pris ? Nous étions si heureux ! Pourquoi diable avons-nous fait tapis de tout ce que nous possédions pour nous lancer dans le pari fou d’avoir un enfant ? » (p. 26)

Eva et Franklin ont eu Kevin assez tard, ils hésitaient à sauter le pas de la parentalité, pris entre le besoin de transmettre et l’envie de conserver leur vie libre et confortable, « dans l’orgie de l’éternelle adolescence, propre aux couples qui vieillissent sans enfants. » (p. 40). Eva est à la tête d’une maison d’édition de guides touristiques en plein succès, Franklin est constamment sur les routes, à faire de repérage pour l’industrie cinématographique. Leur vie est chargée et pourtant, sur un coup de tête, comme répondant à un défi (p.547), Eva décide d’avoir un enfant (p.83).

Le livre commence doucement, le décors met du temps à être posé. Le malaise est là, mais on a du mal à le saisir. Pourquoi Kevin, qui ne voit maintenant sa mère qu’une heure tous les quinze jours, se contente inlassablement de lui dire « je te déteste » (p.74) ? Une relation ratée ? Une éducation inexistante ?

On entre dans le vif du sujet avec la scène de l’accouchement. Extraordinaire. D’une rare intensité : la naissance de Kévin est la naissance du drame (p.118-122) qui aura son apogée 15 ans plus tard, en ce JEUDI (p.47). Oui, un JEUDI majuscule. Car le jour de la tuerie est un jour difficilement nommable. C’est n’est jamais tel jeudi de tel mois. C’est « ce JEUDI-là ». Et si l’éditeur l’avait pu, ce JEUDI aurait été écrit en lettres rouges, dégoulinantes de sang, j’en suis sûr.

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Dès la naissance, la défiance est la : Kevin refuse le sein de sa mère. Même le biberon doit être donné par le père (p.138) « ce n’était pas le lait maternel qu’il refusait, c’était la mère. » (p.139). Eva en a conscience dès les premiers jours. Elle ne se l’explique pas, elle fait tous les efforts pour s’occuper de son enfant, jouer, lui parler, le promener, le dorloter.

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Ce n’est pas un livre à mettre entre les mains d’un futur parent. Ce livre est un cauchemar de l’éducation parentale à deux. La mésentente éducative est récurrente (pp. 234 & 238). Kevin est un enfant prodigieusement insupportable pour lequel aucune sanction ne semble avoir d’effet (« On ne peut punir que des gens qui ont déjà un tout petit quelque-chose de bon en eux. » écrit Eva page 222), et surtout, il a un père lui passant tout.

Eva ne trouve aucune soutien de la part de son mari et se retrouve même mise en cause : « C’est une phase, ça va lui passer » (p. 196) ; « Il faut faire confiance à la nature » (p. 196) ; « Tu ne nous peux donc jamais laisser ce bonhomme s’amuser ? Ou nous amuser ? » (p. 197) ; « C’est la vie. Et la vie est belle. » (p. 197) ; « Pourquoi faut-il toujours que tu le voies tout en noir ? » (p. 198) ; « Eva, tu ne fais qu’aggraver les choses… » (p. 200) ; après une gifle: « Où as-tu appris cette méthode ? […] ça ne se fait plus, Eva. [….] je ne veux pas que tu recommences, Eva. Plus jamais. » (p.200) Au point même de s’excuser de l’avoir disputé après que Kevin ait été ramené chez lui par la police… Kevin l’ayant convaincu, sans faire beaucoup d’effort, qu’il était en fait un héro incompris (p. 406) !
Ce même père gratifié d’un « Putain, quel connard » quelques années plus tard, par son fils si parfait… (p.269)

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C’est un livre d’horreur ! Quel parent ne serait pas horrifié de contempler son enfant, les yeux vides (« les yeux glauque, précocement gériatrique, ou ne brille que sporadiquement un éclair discrédite méprisante » p.276), capable de rester sans bouger toute une après midi entière devant la chaîne météo ? (p.267) ?

Je me vois dans un Stephen King, baignant dans une atmosphère anxiogène ne laissant aucun remis, aucune chance au happy end. Eva est seule face à son fils, lui qui sait si bien manipuler ses parents pour paraître un ange auprès de son père (« nous avons un petit garçon qui respire la santé et la joie de vivre. […] s’il lui arrive d’être moins communicatif, c’est parce qu’il est posé, réfléchi. Autrement, il joue avec moi, il m’embrasse le soir avant de dormir, je lui lis des histoires. Quand nous sommes juste tous les deux,  il me raconte tout. » (p.291) alors qu’à sa mère, il « refusait manifestement et délibérément toute forme de satisfaction. » (p.299) « il avait décidé que je devais me sentir inapte et inutile » (p.299)

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C’est une fiction… qui pourrait ne pas l’être.

Il y a du Stephen King, mais aussi du Barjavel dans ce livre, lui qui est le grand spécialiste des sad end que l’on voit venir gros comme une maison. Il y a du Damien (La malédiction), ce film à l’enfant diabolique que personne n’identifie… Mais ces références ont toutes la distance du récit filmique de type science-fiction ou fantastique.  On sait que ce n’est pas vrai, que ce n’est pas plausible.

Ici, tout est réaliste. Ce pourrait être une biographie. On a tous croisé des comportements d’enfants pour lesquels on se dit « celui là, il tournera mal », sans jamais avoir le fin mot de l’histoire, et puis après tout, ce ne sont pas les nôtres. Mais là,  dans « Il faut qu’on parle de Kevin », on est Eva, la mère d’un enfant dont elle voit qu’il est diabolique, elle le sait depuis sa naissance que quelque chose cloche, elle sait qu’elle ne peut attendre aucune aide la part de son mari, elle fait de son mieux pour tenter de faire vivre un peu d’humanité chez son fils (pas re-vivre, il n’y en a jamais eu), va d’échec en échec. Sans échappatoire possible.

« « Vous avez un fils très intelligent, Eva. » ce qui ne semblait pas le réjouir. Mais l’accabler. » (p.596)

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Quelle est la part de responsabilité des parents dans le développement de la personnalité de leur enfant ? L’instinct maternel est-il automatique ? À quel manque le comportement de l’enfant est-il la réponse ? Ce comportement est-il vraiment une réponse ? Y a-t-il une raison à tout ce mal-être ?

Voilà un ensemble de réflexions auxquelles se livre Eva dans sa correspondance toute psychothérapique. Évidemment pas de réponses… Simplement la confirmation que la parentalité est un piège pour le meilleur et pour le pire. Et quand le pire est là, l’aide extérieure est nécessaire. Or, ici, Eva ne peut compter sur aucune aide : ni son mari, ni son pédiatre, si l’école…

C’est la mère qui se retrouve en prison dès la naissance de Kévin : sa vie est un échec, elle en souffre, sans aucun échappatoire possible.

 C’est flippant.

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