J’ai lu Platon >> livre I

Buste de PlatonEnfin, pas tout à fait : je me suis mis à la lecture de La République de Platon… Et je n’aurai pas du. Mais qu’est-ce qui a bien pu me prendre pour m’engager dans pareil folie ?

Retour sur l’histoire d’une déception…

 

Il était une fois une soirée d’automne pluvieuse.Cloîtré dans son petit appartement, Guillaume se trouvait désœuvré, en manque de lecture… Sa (petite) bibliothèque avait déjà été entièrement lue, et aucune relecture n’était motivante sur le moment…

Alors prenant son courage à deux mains, Guillaume sorti affronter les éléments déchaînés pour traverser la ville, en quête de quelques ouvrages à se mettre sous les yeux. Après de longues minutes de marche, il entra enfin, trempé, au bord de la noyade, dans la librairie Gibert Joseph de Clermont-Ferrand.

Juste le temps de s’ébrouer en montant les escaliers, et le paradis s’ouvrait devant lui, lumineux, et sec : le rayon des livres de poche !
A l’affût des fameuses étiquettes jaunes, signe distinctif de livres d’occasion, Guillaume explorait les rayonnages l’œil vigilant, à l’affût d’un titre, d’un auteur, d’une couverture qui ferait naître en lui le désir découvrir…

Après de longues minutes de recherche infructueuse, Guillaume arriva au détour d’une allée sur un bac spécial « lycéens », présentant tous les incontournables pour apprentis philosophes ! « Allez, jouons-nous la intello ! » se dit-il, fouillant des yeux la tranche des dizaines de livres rangés dans le bac. Rapidement, ses mains se saisissent de Les Mots de Sartre, des Pensées de Pascal, et de La République de Platon.

A ce moment encore, sur le chemin du retour, tout à son bonheur d’avoir trouvé de quoi combler quelques-unes de ses lacunes culturelles, Guillaume ne savait pas encore qu’il s’était condamné à de longues heures de souffrances…

 

 

J’avais un très bon souvenir de l’un de mes premiers cours de philosophie en terminale, portant sur « l’allégorie de la caverne« . Moi qui étais déjà à cette époque intéressé par l’idée du savoir comme condition de la liberté sociale, j’avais trouvé l’analyse de Platon lumineuse (sans jeu de mot).
L’occasion de lire à mon tour son célèbre ouvrage dans son intégralité était des plus motivantes.

Dans cette œuvre, Platon cherche à définir la justice, dans le but de fixer le cadre de ce qui serait la cité idéale, en soustrayant sa réflexion de l’influence des mythes grecs et de leurs dieux. Idée louable en soit, et dont le fond est souvent repris par les philosophes actuels…

Et j’aurai bien voulu moi même pouvoir m’imprégner des concepts de Platon, mais une barrière s’éleva entre lui et moi : je n’ai pas du tout compris la forme de sa démonstration et obnubilé par ce discours particulier, je n’ai pas réussi à entrer dans les idées, et finalement, je n’ai rien compris aux démonstrations.
Ce n’est pas un discours philosophique traditionnel (si tant est qu’il puisse en exister un). Je m’attendais à lire la réflexion d’un homme, Platon, j’ai découvert un échange entre Aristote et quelques autres individus dont je n’avais jamais entendu parlé auparavant : Glaucon, Polémarque, Thrasymaque, Adimante, Céphale.

Mais quand je dis « un échange », ce n’est finalement pas juste : c’est un quasi-monologue se servant de l’acquiescement quasi-constant de ceux étant censés être ses contradicteurs… Une forme qui n’est pas sans rappeler les discours de notre Président actuel : la question qui comporte déjà la réponse attendue.
Mais j’y reviendrai plus tard, car je veux dans l’immédiat repréciser le contexte de la pensée de Platon…


Stooooooooop !

Je viens de me remettre dans l’ouvrage, histoire de trouver quelques passages illustrant mes difficultés à comprendre la forme, et donc le fond, des démonstrations de Platon … et … miracle … tout est bien plus clair que pour la précédente lecture !

Que faire ?

Quelques secondes de désappointement, puis mon orgueil blessé de n’avoir pas pu se saisir de ce classique de la philosophie politique a repris le dessus : je repars donc à l’ascension de ce monument.
Mais en changeant ma stratégie d’approche. Je redeviens scolaire. La République n’est pas un livre de chevet, et si je veux me concentrer sur le message platonicien, il me faut user d’une méthode qui a toujours fait ses preuves : la fiche de lecture !

Avant donc de discuter les thèses de La République, en voici le résumé, livre par livre, à ma façon (c’est à dire parfois subjective), brute de toute documentation parallèle :


Platon, La République, traduit par Georges Leroux, publié en 2004 (seconde édition, corrigée) chez Flammarion : pages 73 à 119.

Livre I

 

Après avoir assisté à une procession célébrant une quelconque déesse au Pirée, Socrate allait rentrer chez lui quand il est prié par un de ces amis, Polémarque, de terminer la soirée en sa compagnie avec quelques personnes. Arrivant chez Polémarque, il y retrouve son vieux père, Céphale. S’engage alors une discussion avec lui sur les bienfaits et les méfaits de l’âge. Socrate questionne Céphale sur son analyse de sa condition de vieillard et du bilan de sa vie. L’échange arrive sur le terrain de la crainte de la mort et du jugement de Hadès.

« Les récits qu’on raconte sur l’Hadès, et le fait qu’on doivent là-bas rendre compte des injustices commises ici-bas, il s’en moquait jusque-là, mais désormais son âme est troublée à l’idée que ces récits soient véridiques. […] L’anxiété donc et une réelle frayeur surgissent en lui, et il se met à réfléchir et à examiner s’il a commis quelque injustice envers quiconque. Celui qui découvre alors dans son existence plusieurs injustices et qui, comme les enfants, s’éveille au beau milieu de ses rêves, celui-là est rempli d’effroi, et il vit dans une horrible appréhension. Si au contraire sa conscience ne luit fait reproche d’aucune faut, une douce espérance l’accompagne sans cesse, cette « bonne nourrice du vieillard », selon l’expression de Pindare. » [330d à 331a]

De là, le débat central de l’ouvrage de Platon est lancé : la justice.

Céphale positionne la justice au niveau de « Ne pas tromper ni mentir, même involontairement, n’avoir aucune dette, qu’il s’agisse de l’offrande d’un sacrifice à un dieu, ou d’une créance à quelqu’un » [331b]. Ce que conteste Socrate faisant remarquer que ne pas rendre quelque chose à quelqu’un peut être parfois juste (prenant l’exemple qu’il est juste de ne pas rendre ses armes à une personne atteinte de folie).

Après cet échange, Polémarque, fils de Céphale, remplace son père, parti pour ses devoirs pieux, et Socrate le questionne à son tour sur l’idée de la justice. Polémarque commence par reprendre la thèse de son père, s’appuyant sur la notion de « rendre son dû » du poète Simonide.
Pourtant Socrate ne prend pas le mot de « dû » comme « dette », mais, plus largement, comme « ce qu’on doit » et pose ce qui serait la justice : « le fait de rendre à chacun ce qui convient » [332c]. Ainsi à un ennemi, la justice est de lui rendre ce qu’il lui convient : du mal.

S’en suit un échange en quasi-monologue de Socrate cherchant à déconstruire cette posture par une démonstration faisant appel à des comparaisons assez déroutantes car se situant sur le plan des actions (actions du médecin, du pilote de bateau, de l’agriculteur…) pour illustrer un concept tel que la justice. De quoi embrouiller son contradicteur, comme son lecteur…
« N’est-ce pas ainsi que tu présentait les choses ? » demande Socrate à Polémarque.
« Par Zeus, pas du tout ! s’écria-t-il, mais je ne sais plus, moi, ce que je disais. » [334b]

Socrate semble poser des éléments incohérents mais sa réflexion fait penser à la méthode de Descartes, déconstruisant tout ce qu’il sait pour s’assurer de la justesse de sa réflexion à la base. Ainsi, que sont les amis ? « Ceux qui donnent l’impression à quelqu’un d’être honnêtes, ou ceux qui le sont réellement, même s’ils ne donnent pas l’impression de l’être ? » [334c]

Ainsi donc la conception de la justice, telle que posée par Simonide, est limitée par le jugement des hommes sur les autres hommes. Est l’honnête homme, celui qui mérite d’être notre ami, celui que l’on juge homme de bien ? Et en rapport à quel référentiel ?
« Présentons, dit [Polémarque], celui qui semble honnête et l’est réellement comme l’ami. Quand à celui qui semble l’être, mais ne l’est pas réellement, il semblera être ami, mais ne le sera pas. Posons la même thèse en ce qui concerne l’ennemi. » [334e et 335a] Ce qui nécessite de savoir discerner l’apparence de la réalité dans l’identification des amis et des ennemis. Socrate résume ainsi la nouvelle définition de la justice donnée par Polémarque : « Il est juste de faire du bien à l’ami qui est réellement bon, et de faire du mal à l’ennemi qui réellement malhonnête » [335a].

A ce point, Socrate retourne la situation, se portant maintenant sur la conséquence de l’action de la justice. Par une curieuse analogie naturaliste, appliquant à l’homme l’observation que si l’on maltraite les chevaux ils deviennent pires, Socrate demande à Polémarque s’il ne faut pas « affirmer que lorsqu’on fait du mal [aux être humains], ils deviennent pires par rapport à leur excellence humaine propre ? » [335c] Ainsi en recevant cette justice, l’homme malhonnête, l’ennemi, deviendrait encore plus méchant. Mais alors ce serait lui nuire que d’appliquer la justice. Et n’est pas juste celui qui nuit à autrui.

« Si donc quelqu’un soutient que le juste consiste à rendre à chacun ce qui est dû, et s’il veut dire par là, en pensant à l’homme juste, qu’il doit rendre du mal à ses ennemis, mais qu’il doit aider ses amis, il ne sera pas sage en s’exprimant de la sorte. Car alors, il n’a pas dit vrai : en aucun cas il ne nous a semblé juste de faire du mal à qui que ce soit. » [335e]

– – – –

C’est à ce moment que Thrasymaque entre en scène, excédé par le discours auquel il a assisté, trop consensuel à son goût et affirme avec force que « le juste n’est rien d’autre que l’intérêt du plus fort » [338c] et pose la problématique des liens entre la justice et le pouvoir.

Quel que soit le régime politique de la cité (tyrannique, démocratique ou oligarchique), le principe est le même : le pouvoir institue des lois qui sont déclarés « justes » pour le peuple, et il est injuste de les transgresser. Or Thrasymaque soutient que toutes ces lois sont toujours édictées dans l’intérêt du gouvernement en place.

Socrate reprend ce point et le développe pour arriver à la situation suivante : les gouvernants pouvant faire des erreurs – ce sur quoi Thrasymaque est en accord – certaines de leurs lois sont des erreurs, donc ne leur sont pas profitables, mais doivent être appliquée comme « justes » aux yeux des gouvernés. Ainsi il peut être juste, pour le peuple, de faire des choses qui vont contre leurs gouvernants.

Clitophon, voyant que Thrasymaque n’arrive pas à défendre sa position première, reformule : « [Thrasymaque] voulait dire par l’intérêt du plus fort ce que le plus fort estime sont intérêt. » [340b] Mais Thrasymaque réfute cette version, car le plus fort ne peut pas se tromper, sinon il perd son qualificatif de « fort »… et Socrate le met alors face à sa contradiction : les gouvernants ne sont pas les plus forts, puisqu’ils peuvent se tromper.

Le débat glisse alors vers le but des gouvernants et plus largement le but des arts, dont l’art de gouverner. Socrate démontre que, « en général, aucun art n’examine son intérêt à lui, puisqu’il ne manque de rien, mais de l’objet dont il s’occupe. » [342c] car un art se suffit à lui-même et n’a pas besoin d’un autre art pour exister : pour exister, il a besoin d’un élément plus faible, comme le pilote a besoin des matelots, la médecine des maladies… Ainsi « les arts dirigent et gouvernent l’objet dont ils constituent l’art. » [342c] : donc ils travaillent pour l’intérêt du plus faible, qu’ils ont besoin de diriger pour exister.
Ce point est fondateur des théories politiques de Platon et sera repris plus loin.

Mais Socrate vient une fois de plus de retourner la position de Thrasymaque. La contre-attaque arrive : « Dans ta suprême naïveté, Socrate, il serait requis que tu regardes les choses comme suit : l’homme juste est en toute circonstances placé dans une position inférieure à l’homme injuste » [343d]. Par exemple, l’homme juste lorsqu’il s’occupe d’affaires publiques voit sa propre condition se détériorer, puisqu’il ne cherche à tirer profit de ses charges, alors que l’homme injuste s’enrichit dans pareil situation. Thrasymaque se place sur le champ du réalisme, faisant le constat de la domination de l’injustice sur la justice ; alors que Socrate cherche à poser l’attitude morale en force puissante, position de principe, quelque peu utopique…

De plus, selon Thrasymaque, l’injuste, lorsqu’il est puissant, n’est pas inquiété. Il est au contraire adulé par ceux qui sont sous son joug, mais aussi par les voisins… car tous craignent de subir à leur tour ou plus fort l’injustice. Ainsi donc, conclut Thrasymaque, « l’injustice, quand elle se développe suffisamment, est plus forte, plus libre, plus souveraine que la justice, et comme je le disais au point de départ, le juste est en réalité ce qui est l’intérêt du plus fort, et l’injuste constitue pour soi-même avantage et profit. » [344c] Il
Mais Socrate n’est toujours pas d’accord avec lui et lui demande de prouver que si quelqu’un commet l’injustice de manière cachée ou en l’imposant par la force, cela lui est plus profitable que de faire la justice et donc de prouver que l’injustice a une plus grande valeur que la justice. Face à l’incapacité de Thrasymarque de lui répondre, Socrate reprend l’argumentation en main et demande à Glaucon de l’aider à convaincre Thrasymarque.

Socrate demande alors si on peut donner le nom de « vertu » à la justice et de « vice » à l’injustice. Thrasymarque fait remarquer que vu que l’injustice apporte un bienfait, elle ne peut être qualifiée de vice, mais il sent bien qu’il ne peut raisonnablement pas qualifier non plus l’injustice de vertu : il dirait plutôt qu’elle est « un discernement judicieux » [348d], tout en précisant qu’il parle des « grosses » injustices, celles menées par ceux qui sont capable de soumettre des cités et nations entières d’hommes, et ces « hommes injustes sont à la fois des sages prudents et des gens de bien » [348d], ce qui ne manque pas de choquer Socrate.

Socrate reprend la discussion et avance petit à petit dans sa démonstration, dans laquelle il revient sur les arts et l’avantage qu’un expert peut tirer de l’exploitation d’un autre expert dans le même art, amenant vers lui Thrasymarque comme il sait si bien le faire jusqu’à ce dernier ne puisse qu’acquiescer quand Socrate conclut que « celui qui est sage et bon ne consentira pas à prendre avantage de son semblable » [350b] et dit : « Il est donc démontré que l’homme juste est à la fois bon et sage, alors que l’homme injuste est ignorant et méchant. » [350c]

– – – –

Cette nouvelle victoire acquise, Socrate repart à la bataille sur la question initiale : qu’est-ce que la justice par rapport à l’injustice ?

Il est établi que Thrasymaque estime que la cité la meilleure est celle qui est parfaitement injuste car elle peut asservir d’autres cités de manière injuste.
Prenant une échelle plus petite, Socrate fait alors remarquer que pour que les brigands d’une bande puissent mener à bien ensemble leurs actions injustes, il ne faut pas qu’ils soient injustes entre eux, auquel cas la bande éclaterait à cause des dissensions causées. Au contraire, par la concorde et l’amitié au sein de la bande, engendrés par la justice, les brigands pourraient mener à bien leurs actions injustes sans rencontrer de conflits internes.
Thrasymaque étant d’accord sur ces points, Socrate diminue l’échelle à celle de la personne : l’injustice, chez un individu « le rendra incapable d’agir : il deviendra la proie de la dissension interne le rendant incapable de trouver un accord intérieur avec lui-même, et ensuite il deviendra ennemi de lui-même aussi bien que des personnes justes. » [352a]
Ainsi, des personnes totalement injustes seraient incapables de réaliser une entreprise en commun, mais aussi un acte isolé.

Pour poursuivre le discours sur la question « est-ce que le juste est plus heureux que l’injuste », Platon introduit le concept de « fonction propre » et d’« excellence ».

 

Petit détour par le dictionnaire philosophique : la fonction propre d’un outils ou d’un sujet est ce qu’il réalise plus parfaitement que les autres. Par exemple, on peut couper un sarment de vigne avec un coutelas ou une hachette, mais c’est la serpette qui remplira le mieux cette tâche, qui est donc sa fonction propre.
A chaque fonction est associée une excellence, qui prend le nom de vertu dans le domaine moral. Son opposé étant le défaut, ou le vice en moral.
Petite aide extérieure nécessaire à la bonne compréhension du discours de Platon.

 

Socrate prend l’exemple de la vue, ou de l’ouïe, pour affirmer que si elles perdent leur excellence, elles accompliront mal leurs fonctions propres. Puis demande s’il existe une fonction propre de l’âme. Se soucier, commander, délibérer… sont les fonctions spécifiques de l’âme. Or, l’âme peut être privée de son excellence, comme la vue, ou l’ouïe, et deviendrait donc mauvaise. Et une âme mauvaise gouvernera nécessairement mal, elle prendra mal soin des choses, alors que l’âme bonne les réussira toutes.

Ainsi Thrasymaque doit reconnaître que la justice est une vertu et l’injustice et un vice.

Socrate conclut cette partie de l’échange en faisant le point sur l’évolution de leur discussion : le premier sujet était de savoir ce que peut bien être le juste, mais l’échange a glissé vers la question « la justice est-elle vice et ignorance, ou est-elle sagesse et vertu ? », puis vers l’argument que l’injustice procure plus d’avantanges que la justice. Et, de fait, Socrate n’ayant pas atteint de réponse convaincante à la première question, il ne lui est finalement pas possible de conclure sur les deux questions suivantes « car tant que je ne sais pas ce qu’est le juste, je saurai encore moins s’il s’agit d’une vertu ou non, et si celui qui la possède est malheureux ou heureux. » [354c]

A suivre, dans un prochaine article, le résumé du livre II.
Et il y en a dix au total, donc je vais vous reparler de ce sujet quelques fois encore !

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