La famille en crise… ou en mutation ?

Arbre familleLa famille fait beaucoup parler d’elle depuis quelques années : divorces en augmentation, mariage pour tous, famille recomposée, homoparentalité, famille monoparentales, pacsée, statut du beau-parent, PMA à venir… autant de thèmes qui accompagnent les évolutions de la société. La question qu’on pourrait alors se poser est : pour le meilleur ou pour le pire ?

Répondant à l’invitation du Conseil Départemental, Gérard Guièze (professeur de philosophie) est venu ce soir donner son analyse de la situation en replaçant la famille dans l’histoire de notre société. Voici ce que je retiens de cette conférence.


Deux visions de la famille se font face. D’un côté ceux qui sont le tenant de la famille traditionnelle et qui regrettent certains repères qui sont en train de s’estomper. Pour eux en effet, la famille est en crise. De l’autre côté, il y a ceux qui ne considèrent pas du tout ces changements comme une crise, mais qui y voit une évolution.

Alors que se passe-t-il ? Crise ? Mutation ? Recomposition ?

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Gérard Guièze (photo Thierry Lindauer, pour La Montagne)

La famille conjugale, qu’on appelle aussi nucléaire, représente la famille composée des parents et des enfants. Le modèle de la famille conjugale autonome est relativement récent. Il a lui-même mis en crise le modèle précédent : la famille parentale, modèle de famille élargie incluant plusieurs générations.

Historiquement, sous l’ancien régime, la famille parentale dominait la famille conjugale. Sa principale particularité reposait dans le fait que c’étaient les parents qui décidaient des alliances de leurs enfants. Le mariage n’était pas libre, il était prescrit par le choix des parents : la famille parentale dominait la famille conjugale.

Aujourd’hui, il n’y a plus de modèle unique de la famille. Il y a des familles : monoparentales, recomposées, homoparentales, mixte… Nous sommes passés d’alliances prescrites à des alliances consenties, et c’est là la principale caractéristique de ce changement de modèle.

 

 

La modification des liens familiaux

Il faut aujourd’hui redéfinir le parental et le conjugal. Car ils ne sont pas du tout du même ordre et leur distinction commence à se faire sentir dans notre société.

Le parental ne relève pas du contrat : on n’est le fils ou la fille de quelqu’un parce qu’on l’a décidé. C’est un lien qu’on ne peut pas rompre. Le parental est immuable, la filiation est permanente (sauf, malheureusement, quelques cas extrêmes où la justice doit briser ce lien).

Le conjugal est un contrat. On peut l’espérer durable, mais on peut aussi le rompre à n’importe quelle moment : ça s’appelle le divorce, et ça concerne actuellement environ 40% des mariages.

Autre élément à prendre en compte : la famille n’est plus un foyer. Bien des enfants vont et viennent entre deux maisons. Autre exemple : on intègre dans une nouvelle union les enfants d’une union précédente : c’est la famille recomposée. Il faut alors que les ex-époux acceptent que leur séparation n’est pas totale, qu’ils ont encore besoin de s’entendre… Car dès lors qu’on est parent, on le reste. Ceci n’est en effet pas contractuel.

La nouvelle histoire doit intégrer l’histoire précédente. La parenté doit se maintenir malgré le conjugal.

 

Ces évolutions sont de véritables enjeux pour trois raisons :

  1. Il y a fondation des unions autrement : elles se fondent sur un affect, libre, qui s’appelle l’amour, et plus sur une autorité parentale. Le conjugal va bouleverser la représentation de l’union. Mais l’affect n’est inscrit dans le marbre, il est mouvant, et il rend ainsi fragile le conjugal.
  2. La parenté doit rester associée même si la relation conjugale est rompue. Le divorce est souvent le choix d’un des deux membres du couple, même s’il peut bien se passer, le parfait consentement est rare, il y a toujours de la douleur. Pourtant, quand il y a un enfant, les liens doivent être conservés.
  3. Les tensions qu’il y a aujourd’hui entre les liens biologiques et les liens sociaux. Les beaux-parents ont une place de plus en plus reconnue. De même, les fratries composées de demi-frères ou sœurs sont de plus en plus courant et ces liens fraternels entrent dans les normes. Ce ne sont pas des filiations, ce sont des fatalités, mais elles peuvent tout de même fonctionner.

Ces trois enjeux impliquent un changement de représentation de la famille et de la filiation. Ce qui montre bien que ce qu’on ne vit pas un détail…

 

 

Les nouveaux modèles familiaux.

Hier, dans la famille traditionnelle, les comportements familiaux étaient l’objet d’institutions : La formation des couples obéissait à l’autorité des parents, et l’arrivé des enfants relevait de la fatalité, sans que le couple ne puisse le contrôler. Donc, à comparer hier et aujourd’hui, on ne peut pas dire que c’était magnifique ! La vie familiale était faite d’autorité et de fatalité.

Petit à petit, on va assister à un meilleur contrôle de la fécondité, et parallèlement le mariage ne sera plus autant l’œuvre de l’autorité. Les couples vont petit à petit substituer un choix à la fatalité et à l’autorité. Et pour la première fois dans l’histoire, la famille va vouloir devenir par ses propres choix le lieu du bonheur. <strong class= »strong-articles »>Désormais elle est le résultat d’un acte libre : on va choisir librement, on va se marier parce qu’on s’aime, on va avoir des enfants parce qu’on le veut.</strong>

 

Le but de la famille n’est donc plus la survie. On n’accompagne plus la fille avec une dot, on ne fait plus un « beau mariage » (c’est-à-dire celui qui assurera le confort et éloignera la pauvreté), les enfants ne sont plus une simple main d’œuvre providentielle… ou pas. Le système traditionnel visait la survie, pas le bonheur.

Hier, on ne cherchait pas le bonheur dans la famille, mais ailleurs. A chaque fois que la littérature à l’époque de l’ancien régime aborde le bonheur, ce n’est jamais dans la famille qu’il est abordé. Soit dans la croyance, dans le salut, ou dans les fêtes, dans les bars, dans la prostitution ou avec les favorites (selon le statut social !)…

Aujourd’hui la finalité est devenue le bonheur. Et pourtant ce modèle peut être mis en crise par une incertitude. On a gagné en liberté et on a perdu en sécurité.

 

L’alliance est devenue fragile non pas parce qu’on est devenu bizarre, irréguliers… mais en raison de son fondement : car il est fondé sur l’affect, qui est mobile, évolutif… Aujourd’hui la majorité des personnes considère qu’il est hors de question de poursuivre ensemble si on ne s’entend plus.

Ainsi, les histoires personnelles de chacun seront fragmentées. Les familles recomposées vont se multiplier au gré des alliances successives.

 

D’où la question maintenant : quel est aujourd’hui le sens de la famille ?

Deux finalités :

  1. Elle assure la fonction d’assurance entre les générations. Soutient pendant un divorce (il arrive qu’un des deux ex-époux rejoigne le domicile parental), pendant le chômage, ainsi que par rapport au vieillissement… elle a une fonction de protection et d’assistance, en fonction de la persistance des liens de parenté malgré la crise de la conjugalité.
  2. Dans la famille traditionnelle, qui était patriarcale, il y avait un processus de transmission qui reliait les individus. Il y avait très peu de place au désir personnel : l’enfant prenait le métier des parents… La transmission se situait aussi au niveau des valeurs, qu’on appelait cardinales : le respect des traditions, des coutumes, du travail, de la patrie. Il s’agissait de transmettre un patrimoine (une entreprise familiale, une compétence artisanale ou agricole…) et une culture.

Avec la venue de la société industrielle, la notion de couple se dissocie du mariage. Le couple a connu le démariage. Et ce n’est pas rien.

La famille se construit autour du couple maintenant. Le modèle va devenir celui de l’éducation. On va s’occuper beaucoup moins de transmettre que d’éduquer. Notamment grâce à l’allongement de la vie : la transmission (par l’héritage) parent-enfant se maintenant tard, souvent même quand l’enfant a déjà terminé sa période de vie active ! Ainsi, il faut donner à l’enfant les outils pour qu’il vive par lui-même. Nous allons changer en même temps de regard sur l’enfant : il n’est plus un adulte en miniature qui devait travailler tôt. L’enfant devient relié au monde de l’enfance.

Ce modèle amène de nouvelles exigences : l’attachement, le souci de l’enfant, de son identité personnelle. Autant de considérations très récentes ! Avant, l’enfant en bas âge était confié à des nourrices qui s’en occupaient jusqu’à ce qu’il devienne « intéressant » parce qu’il pouvait être utile.

 

Et ce nouveau sens de la famille va interroger une nouveau notion : qu’est-ce qu’un parent ?

Dans ce contexte, est-ce que c’est le parent biologique, le géniteur ? Est-ce celui qui nourrit et habille ? Est-ce que c’est celui qui élève et éduque ?

Ainsi, quand le mariage n’est plus un impératif pour construire une famille (40% des enfants naissent aujourd’hui de parents non mariés), le parent relève-t-il de la parenté ou du parental ?

 

 

De la parenté au parental

La famille inscrit notre appartenance à l’humanité. C’est un lien d’inclusion qui donne son identité à un enfant, par une double information : filiation et génération.

Or, on sait qu’un enfant n’est jamais tout neuf. Il est enrobé dans une attente, un projet… ou non ! Il est désiré… ou pas. Une naissance n’est jamais un commencement. Avant même de commencer sa vie, il est membre de la vie des autres, pour le meilleur et pour le pire.

La parenté est donc première. Tous les enfants sont convoqués à naître. Ils sont engendrés dans une parenté qui leur préexiste. Ce ne sera pas la même chose entre un enfant attendu ou un enfant hasardeux. Ainsi les enfants, avant de naître, sont déjà vivants. Ils sont vivants dans une histoire familiale, ils sont vivants dans un imaginaire parental.

Et donc nous devons corriger ce que veut dire « être enfant » et ce que veut dire le verbe « naître ».

Parallèlement, il faut interroger la formule « cellule familiale » car elle exprime l’idée d’une unité close, que rien ne la précède. Les parents ne sont pas les premiers éducateurs, car ils se sont eux-mêmes construits au travers d’un ensemble d’éléments, de modèles, d’influences… Ils ne sont donc pas des créateurs, mais des porteurs. Les parents sont eux-mêmes éduqués. Et ce n’est pas qu’une question d’histoire mémorielle, car il faut prendre en compte le monde extérieur : crèche, école, quartier, milieu social, etc.

La transmission éducative ne coïncide jamais complètement à ce que les enfants reçoivent. Les enfants ne reçoivent pas de la même façon la même transmission. La transmission et la réception ce n’est pas la même chose : ils sont liés, mais ne se rejoignent jamais. Et tant mieux pour les enfants !

Ainsi, la famille est une médiation entre ce qui la précède et ce qui lui succède. Une grand partie des enfants nous échappe, ils partent (au sens de « se départir »). La famille n’est plus une cellule.

 

Alors qu’est-ce qu’un parent ? Le « vrai » parent serait son géniteur ? Ou est-ce une filiation éducative, un lien plus pédagogique que génétique ? Car aujourd’hui les deux notions peuvent totalement se séparer.

La notion de « famille naturelle » est devenue un abus de langage parce qu’il faut que la famille devienne une famille accueillante pour être éducative. Il ne lui suffit pas d’être génitrice : il faut que la famille en devienne une. Autrement dit, un géniteur ne suffit pas pour fabriquer une parenté.

D’ailleurs la notion de parents biologique est un contre-sens. En biologie, il n’y a pas de parents : il y a seulement des géniteurs et des génitrices. Question : une mère porteuse est-elle une mère ?

Ça veut dire qu’on a toujours à devenir parent. D’ailleurs, on dit « je vais être père » / « je vais être mère », et pas « nous nous reproduisons » ou « je suis géniteur/rice ». Il n’y a pas de nature parentale : il y a des procréateurs qui se préparent à devenir parents (position la plus favorable pour l’enfant), et d’autres qui ne seront jamais parents.

La parenté et la parentalité ne peut plus être confondu.

 

Le terme parent semble changer de signification. Il ne désigne plus une origine, mais un rôle à accomplir, un statut à atteindre, une fonction à maintenir (car la justice peut retirer un enfant à ses parents). Un parent a toujours à devenir parental.

Il y a des familles en difficulté ou la parentalité peut être mise en danger. Les travailleurs sociaux le savent bien, les juristes aussi. Il y a des démissions parentales, qui mettent les enfants à la rue…

Nous devons sortir de la représentation de la famille qui se présenterait comme naturelle. La famille n’est pas une modalité intangible, inaltérable. Elle n’est pas nécessairement infaillible, exemplaire. Tout simplement parce qu’elle n’est pas indissoluble.

Nous ne pouvons plus être des idéalistes !

 

Être le parent d’un nouveau-né n’est pas être parent d’un adolescent. Être parent transcende l’idée d’origine.

Être parent c’est désormais une notion qui se place bien au-delà d’une situation de départ, car même les parents biologiques ont à devenir parents.
Être parent c’est de l’ordre d’un ensemble de conditions et d’exigences à remplir.

 

Conclusion :

Il faut aujourd’hui prendre en compte cette tension entre la parenté et le parental, entre être parent et la parentalité.

La parentalité est une construction, ce n’est jamais un don. Elle renvoie à des pratiques éducatives.

Géniteur et parent ne seront plus jamais des synonymes. C’est pourquoi les liens familiaux ne sont jamais simples.

Une parenté donne une origine, une affiliation par appartenance, mais ne suffit pas à donner un lien. Le lien sera dans les références communes, dans les valeurs, dans ce que l’enfant prendra chez ses parents.

 

Un enfant s’individualise et fini toujours à un moment ou à un autre par se distinguer. Et même s’il n’en donne pas l’apparence, les vraies choses se passent à l’intérieur. Il n’est sûr qu’à l’intérieur il se conforme à son apparence.

Un enfant nous conduit tous les jours à accepter ce qu’on n’envisageait pas de telle ou telle manière… Un enfant n’est pas un objet fabriqué. Il advient, il ne perpétue pas un projet parental.

Un enfant n’est jamais un être généalogique. Il faut, dans le contexte qui est le nôtre, trouver et poser les limites à l’idée d’origine.

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