Nos acquis sont-ils innés ?

Inné ou acquis ?J’ai lu hier un article parlant d’un jugement insolite en Italie (1). Cet évènement me rappelle une réflexion que j’avais écrite il y a quelques temps sur l’inné et l’acquis.
Il est trop simple de dire « je suis comme ça, et c’est tout ». Chez tout individu, je suis convaincu qu’il est possible de comprendre les origines de leurs caractères et de leurs actes par l’étude de leur parcours individuel et de l’influence de leur environnement social… en fait de leur éducation.

Par principe, je rejette toute explication faisant appel à l’inné pour expliquer les comportements sociaux – comme par exemple l’identité sexuelle qui est un fait social – de l’Homme. Ce rejet est totalement subjectif, et je l’assume comme tel, car sans fondement scientifique ; je l’appuie plus sur une réflexion sociologique que psychologique ou génétique. Ainsi donc, permettrez-moi de vous exposer quelques réflexions sociologiques sur le pourquoi je veux croire en l’acquis.

Personnellement, j’ai la manie de l’auto-contrôle. L’idée que mon comportement, que mes idées, puissent être dues à autre chose que mon choix, que ma libre réflexion personnelle, m’insupporte au plus haut point. Je ne conteste toutefois pas l’influence de la société, et je sais que le modèle social occidental influe sur ma vie de tous les jours. C’est pourquoi je pense que réfléchir sur soi et sur la société permet de se dégager (un minimum) de son emprise. Pourtant, j’adhère en grande partie aux théories bourdieusiènes du capital culturel et de la reproduction sociale, mais mon positionnement sociologique personnel me situerait plutôt du côté des théories de l’interactionisme ; car, si je pense avoir la chance d’avoir des parents qui m’ont transmis un capital culturel plutôt intellectuel de classe moyenne instruite, il me semble que ce bagage m’a apporté les moyens de réfléchir sur ma condition, me permettant ainsi d’échapper à l’enfermement du déterminisme social.

L’éducation comme ascenseur social

Je suis profondément attaché à l’École de la République, et au principe de l’ascenseur social : c’est ce qui m’a poussé dans mes études universitaires. Malgré son insistance, je n’ai jamais suivi les conseils de ma mère me poussant à me diriger, comme elle, vers une carrière de professeur des écoles. Mon objectif était simple : je voulais obtenir un niveau d’étude supérieur à celui menant vers sa profession. Pas forcement pour gagner mieux ma vie, non, mais simplement débuter dans la vie professionnelle avec un plus haut niveau d’études, de connaissances et de compétences professionnelles, qui me permettraient, à terme, de viser un meilleur statut social que mes parents. La conjoncture économique étant ce qu’elle est depuis les années 80, notre génération ne vivra pas mieux que celle de nos parents, mais au moins aurais-je un bagage culturel et intellectuel plus développé. Et puisque mon objectif est atteint, j’ai la satisfaction de pouvoir me dire que l’éducation et le suivi scolaire que m’ont apportés mes parents est une réussite : mes grands parents étaient ouvrier / domestique, ma mère institutrice, je suis ingénieur d’études en sociologie (titre pompeux, j’en conviens… disons que le recrutement se fait à bac+5).

Considérant cela, encore une fois, j’ai bien conscience que mon positionnement idéologique est de nature bourgeois et socialement conforme. Je suis un pur produit de la république française, et en cela je suis déterminé par elle. Mais je pense – peut-être à tort ! – que mon parcours me permet de me défaire de ce déterminisme en ayant les capacités à le prendre en compte et de l’analyser… Mais d’autres pourront voir différemment leur vie.

Je place la culture au plus haut de mon échelle de valeur. Car je considère que l’ouverture culturelle est à la base de l’intelligence : la Connaissance permet d’alimenter la réflexion sur son environnement, sur les autres, sur soi. Voilà pourquoi, pour moi, l’École de la République est des plus importantes, car elle est actuellement l’unique moyen de permettre à chacun l’accès à un minimum d’ouverture culturelle.
D’après moi, on ne naît pas plus ou moins intelligent qu’un autre (en dehors de certains handicaps mentaux de naissance ou dus à une maladie). On le devient… ou pas. Je rejette le concept du « génie », avec l’exemple le plus souvent cité : le jeune Mozart. Et bien non, Mozart n’était pas un génie : il a été formé pour devenir ce qu’il est devenu, baignant dans un milieu favorisant et soumis à un entraînement musical intensif précoce. Je reste persuadé que toutes les grandes intelligences humaines (quelles soient artistiques, scientifiques, sportives, politiques, humaines…) sont soit le produit d’une mise en condition particulière, soit (ou les deux à la fois) la conséquence du vécu d’un ou plusieurs éléments déclencheurs dans leur jeunesse : un fait vu, vécu, ressenti qui a été positivement traumatisant et qui a été le germe du développement d’un caractère particulier, unique et puissant. La chance peut-être, mais aucunement l’inné.

Quid de l’avenir de l’École de la République ?

Je suis profondément optimiste à long terme sur l’avenir humain. L’Histoire nous rappelle que les sociétés humaines ont connus des ralentissements, des reculs importants, des bouleversements qui ont pu les déstabiliser, voir les anéantir, mais toujours l’Homme a su évoluer, inventer de nouveaux modèles et améliorer sa vie sociale. Néanmoins, je suis assez pessimiste sur le court terme : l’évolution actuelle n’est pas des plus encourageantes pour la génération future, et c’est pourquoi je m’attache avec d’autant plus à d’importance à l’École. Le concept de classe sociale me paraît aujourd’hui reprendre une importance particulière : les riches sont de plus en plus riches, les pauvres inversement… et l’évolution de tout ce que l’on pouvait encore espérer dans les années 60-70 est bel et bien un espoir mort. Pourtant l’évolution de l’éducation en ce temps là, avec le collège unique (création des CES en 1963) et le recrutement des enseignants dans les classes moyens / ouvrières de la société était des plus encourageante… L’École d’aujourd’hui n’assure plus son rôle d’élever (dans le sens d’amener plus haut) les enfants des classes sociales culturellement défavorisées. Savoir lire, écrire et compter est certes un minimum, mais n’ouvre pas l’esprit : c’est le minimum pour être économiquement utile dans le bas de l’échelle d’une société capitaliste, mais pas pour épanouir son libre-arbitre social. Je me rappelle il y a quelques années, à l’occasion de la Journée d’Appel à la Préparation à la Défense (JAPD), avoir été évalué sur mes capacité de compréhension d’un texte écrit. Le support : une page d’un programme de télévision… Un souvenir qui m’a profondément marqué et ouvert les yeux sur le niveau minimal qu’on pouvait demander pour une évaluation… Lire un programme télévisuel…

Suppression hier des assistants d’éducation, maintenant des RAZED, et des dispositifs de soutiens scolaire… Les enseignants n’ont pas le temps ni les moyens pour se pencher particulièrement sur les élèves en difficulté. Et le veulent-il encore ? Le recrutement à venir à Bac +5 des enseignants est de nature à profondément bouleverser le profil du futur enseignant. Du temps où les enseignants était recrutés – comme ce fut le cas pour ma mère – à la sortie du collège, et où ils suivaient plusieurs années de formations dans les Ecoles Normales en étant payés par l’état, il était possible pour une personne du peuple d’arriver devant une classe. Aujourd’hui, il va bientôt falloir faire cinq ans d’études non financées (et même pour un étudiant boursier, cela reste très difficile…), pour arriver seulement au niveau du concours d’accès à la profession, à l’issue plus qu’incertain. A chaque fois que le niveau d’études minimal pour y accéder augmente, on voit une augmentation du nombre de jeunes enseignants venus des milieux plus aisés.

Illustration : j’ai dernièrement travaillé dans le cadre d’un mission à l’égalité des chances où nous cherchions à encourager des élèves brillants mais venant de milieu sociaux défavorisés à se diriger vers des études supérieures. Le phénomène de la reproduction sociale est impressionnant à leur niveau : malgré le très bon niveau scolaire de leurs enfants, ces familles d’ouvriers ou issues de l’immigration encouragent leurs enfants à se diriger vers les formations courtes et professionnelles car moins chères et débouchant plus facilement sur un emploi rapidement. Les études, les emplois à responsabilités ne sont pas de leur monde et sont trop incertains pour s’y risquer. Ces familles peuvent faire évoluer leurs représentations mais ne le feront pas sans l’information, la formation et l’accompagnement nécessaire. Ces jeunes, qui ont pleinement bénéficié des apports de l’École, ont extrêmement peu de chance de pouvoir à leur tour y contribuer, car l’accès n’est pas adapté à leur environnement social.

Dans les années soixante-dix, dans certaines écoles normales, jusqu’à 40 ou 50% des futurs instituteurs (-trices) étaient enfants d’ouvriers, bien placés pour savoir le rôle de l’instruction pour le peuple. Je considère qu’un enseignant venant de ce milieu, va être beaucoup plus attentif à aider ceux qui, comme lui, viennent d’un milieu modeste, car il sait combien l’éducation et le savoir sont importants pour améliorer sa condition sociale. De même, un enseignant issu d’un milieu plus bourgeois, va plus volontiers aider ceux qui sont comme lui car il se reconnaît dans leur vie, car il a les mêmes références que ses parents… Qui a besoin de plus d’aide ? Celui qui baigne déjà chez lui dans un environnement instruit, ouvert sur le culturel, comprenant les codes de l’éducation, ou bien celui qui n’a pas justement pas ou peu le soutien et l’accompagnement familial nécessaire au travail scolaire ?
Ce que je dis peut paraître totalement caricatural et idéologiquement marqué. Ce n’est pas faux, et si mes propos peuvent être jugés excessifs, considérez que je force le trait pour que mon message soit compris.

Je veux CROIRE en l’acquis.

Voilà, je pourrais noircir des pages sur le sujet de l’éducation tant il me tient à cœur. Mais l’objectif de ce billet était simplement de dire que, selon moi, le concept d’inné et d’acquis est fortement connoté socialement. N’oublions pas de nous rappeler que les patrons considéraient au début du siècle que le peuple était ouvrier parce que c’était sa place et qu’il était né pour ça, que les classes sociales étaient innés et donc ne pouvaient souffrir une remise en cause quelconque.

Croire en l’acquis permet d’évoluer, de s’améliorer. S’enfermer dans une explication par l’inné ne permet que d’éviter de réfléchir.

Alors, réfléchissons.

(1) En gros, un assassin s’est vu bénéficier d’une réduction de peine lors de son procès car les experts ont découvert chez lui « une série de gènes qui le prédisposeraient à faire preuve d’agressivité s’il venait à être provoqué ou à être exclu socialement« .

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