Peut-on tout dire sur Internet ? Étude d’un cas concret sur Facebook

Peut-on tout dire sur InternetFacebook, ce matin : un ami partage sur son journal une photo représentant une personnalité politique et lui attribuant des propos soit-disant tenus sur une radio il y a neuf ans.
Évidemment c’est un hoax, un faux grossier et outrancier. Pourtant la publication d’origine a été reprise largement par beaucoup de gens prenant au pied de la lettre ces soi-disant propos scandaleux. Dès lors… que faire ?
Les propos en questions sont attribués à Najat Vallaud Belkacem, Ministre de l’éducation nationale, qui a braqué contre elle bon nombre d’opposants lui attribuant une volonté d’islamisation de la France.
L’immense mal entendu autour du projet de nouveaux programmes dans le secondaire y est pour beaucoup. J’y reviendrai dans un futur billet.

Bref, voici l’image en question (ajout par mes soins du « FAKE », pour que les choses soient bien claires) :

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Publiée le 11 mai sur la page de Marie *** qui a repris un post de Robert *** daté du 7 mai 2015, cette image a été partagée plus de 10 000 fois à ce jour. Son origine est inconnue, bien qu’on puisse sans trop de mal supposer qu’elle vienne d’un sympathisant ou d’un groupe d’extrême droite, qui ont cette habitude de déformer la réalité ou de la créer de toute pièce pour défendre leur idéologie.

Car, bien évidement, c’est un faux. Tout est détaillé dans cet article des Décodeurs du journal Le Monde. Même si elle le pensait (poussons au plus loin la fiction), il est totalement irréaliste qu’une personne politique de premier plan puisse se permettre de tenir ces propos. Et par ailleurs, en 2006, NVB n’était ni connue, ni ministre, et ne passait pas sur RTL.

Constat

Comment peut-on croire des choses pareils ? Plus c’est gros, plus ça passe… Le ridicule atteint par ces rumeurs touche des hauteurs rarement atteintes. Ça me laisse pantois. Bref : je rage.

Parce que dans les quelques centaines de partages que j’ai regardé, il n’y quasiment personne qui remet en cause la plausibilité de cette « information » !

La plupart sont sans commentaire, simple partage visant à relayer l’information, alerter, mobiliser, etc. Et ces partages atteignent leur objectif : cristalliser la haine et la violence contre cette femme politique.

Illustrations :

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Et ce n’est qu’une minuscule sélection…
Le pire c’est que certains ne croient même pas les preuves prouvant que c’est un faux : sur Internet tout se vaut. L’improbable issu d’on ne sait où a la même valeur informationnelle que les arguments vérifiables publiés par des professionnels des médias.

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Et surtout il est impossible de lutter contre ce hoax. « On verra s’il y a diffamation ou pas » dit Alexandre ci-dessus. Mais pour qu’il puisse y avoir diffamation il faudrait déjà savoir qui a créé cette image. Sans ça, quasiment pas de suite juridique possible. Il n’y aura pas de condamnation pour diffamation, donc l’information passera pour véridique auprès de ces gens.

Certains encore ont bien compris l’objectif sous-jacent : développer la haine de l’autre, opposer les pour et les contres pour au final régner en maître. Bien vu ! Mais… totalement à l’envers.
Pour exemple ce Stéphane qui jette la responsabilité de la division sur NVB !

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Là encore, c’est celui qui crie à la manipulation qui est au final pleinement manipulé. Celui qui dénonce le complot qui se retrouve marionnette des comploteurs… « Diviser pour mieux régner« , en effet, mais ne sont pas les diviseurs ceux qu’il croit ! Belle mise en abîme non ?

 

Réaction

Je me suis mis donc en tâche de signaler la photo à Facebook pour la faire supprimer.

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Puis

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Et j’envoie à Facebook.

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Quelques minutes plus tard, je reçois la réponse de FB :

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Tiens, les propos mensonger et calomnieux ne sont vont donc pas à l’encontre des Standards de la communauté ?
Je clique donc sur le lien pour consulter ces « standards ». J’y trouve :

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Soit, l’image et le texte ne forment pas une menace directement dirigée vers Vallaud-Belkacem, bien que certains commentaires puissent l’être. Par contre, si les propos ne sont eux non plus pas haineux en tant que tels, l’intention est bien de faire monter la haine envers la ministre. Mais bon, ce cas de figure n’est pas pris en compte par Facebook.

Voyons ailleurs :

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Là il est clairement dit que les discours appelant à la haine sont combattus par Facebook. Mais le texte en lui-même n’appelle pas à la haine, ce sont les conclusions que tirent les lecteurs qui provoquent la haine. Pourtant, Facebook précise qu’ils attendent des utilisateurs « qu’ils indiquent clairement leur intention, afin de [les] aider à mieux comprendre pourquoi ils partagent le contenu en question. »

Bon, tant pis, ma tentative de signalement a échoué. Facebook me propose alors de prendre contact avec la personne visée pour lui dire en quoi ce contenu me choque et lui demander gentiment de le retirer.
Va donc pour un message ! Je n’en attends rien, si ce n’est peut-être en apprendre un peu plus sur les motivations de Marie.

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Si j’obtiens une réponse, je mettrai à jour ce billet (toujours rien depuis le 25 mai !)

 

Réflexion

Peut-on avoir le droit de tout dire sur Internet (et ailleurs) ? Doit-on se diriger vers le modèle américain dans lequel Fox News peut raconter toutes les bêtises qu’ils veulent sans jamais être inquiétés ?

Après tout, peu importe la rigueur journalistique, l’éthique intellectuelle, tant que ça sert le propos, tout est bon à dire.
Un peu à la mode Zemour, qui n’utilise que les chiffres qui vont dans son sens, qui tronque les informations, et qui est capable de dire une chose puis son contraire tout en gardant l’assurance de « celui qui sait ».

J’ai eu un long échange avec cet ami sur Facebook qui a partagé le hoax en question. Son objectif était − semble-t-il − de « provoquer le débat« . Ma réaction a été vive, vous vous en doutez.

Participer à la diffusion de ce genre de contenu, c’est jouer avec le feu. Tout ça pour le plaisir de troller ! Et puis, quel débat peut-on asseoir sur une information fausse ? Débattre sur la posture idéologique de Najat Vallaud-Belkacem ? mais il y a pléthore de vrais documents précisant sa pensée… Débattre sur l’opposition chrétienté / islam ? Sur la laïcité ? Sur l’éducation ? Sur le voile ? Sur la démocratie ? Là aussi, sur tous ces sujets bien souvent débattus, il y a nombre de sources, parfois fort polémiques, qui ne peuvent qu’appeler à réagir.
Alors pourquoi se baser sur du faux ? Ça ne peut que biaiser la discussion et déformer les conclusions. Sur de telles bases, il ne peut pas y avoir de débat intellectuel.

Jouer avec le feu aussi parce que beaucoup trop de gens le prendront au pied de la lettre. Parce qu’ils n’ont pas les outils pour décoder et analyser le texte, ou bien, pire, parce que ce discours les arrange car il va dans leur sens.

Mon ami disait soulever une problématique : « ce que cette publication fausse montre c’est un problème de société bien réel : comment l’état et les institutions publiques réagissent-ils face aux mouvement spatio-temporels religieux ? »
Soit, même si je suis dubitatif, je laisse l’hypothèse de la faisabilité d’un débat riche à partir de cette citation fictive car finalement nous n’avons pas discuté de ça.

Que dit la loi ?

Moi, ce qui m’intéressait, c’était de voir comment lutter contre cette diffusion calomnieuse : tombe-t-elle sous le coup de la loi ?

D’après l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881, la diffamation est le fait de tenir des propos portant atteinte à l’honneur d’une personne physique ou morale. Ça pourrait en effet s’appliquer à cette publication : en lui faisant tenir des propos qui seront lus négativement par tous, l’honneur de NVB est atteint.

Pourtant, mon ami me rétorque : « Je ne diffame pas puisque je n’en suis pas l’auteur« .

Une communauté en ligne, telle que sur Facebook, n’est pas une sphère privée, ce qui signifie que tous les propos tenus sur le web sont soumis au droit de la communication et plus précisément au droit de la presse (loi de 1881) qui incrimine notamment l’injure ou encore la diffamation (article 29 sus-cité). En publiant des messages sur l’un des réseaux sociaux par exemple, chacun devient alors éditeur d’information et donc, directement responsable de l’information produite.
Mais cela est-il vrai pour un « simple » partage ? Oui, si on poursuit la lecture de l’article 29 qui dit que la publication directe ou par voie de reproduction de cette allégation est punissable, même si elle est faite sous forme dubitative.

Malheureusement, sur Internet, rien n’est aussi simple.

fabrice_mattatia-internet_et_les_reseaux_sociaux-garr-fr_ Fabrice Mattatia soulève le problème dans son livre Internet et les réseaux sociaux : que dit la loi ? (édition Eyrolles). Dans sa seconde édition, en page 23, l’auteur pose la question vis à vis de Twitter et du retweet : juridiquement, le fait de retweeter équivaut-il à une nouvelle publication de contenu, et à une approbation de celui-ci ?
La question n’a pas été tranchée à ce jour pour les retweets. Le juge pèsera sans doute quelles sont les intentions pour chaque cas particulier.  Sur Twitter il est difficile de se faire une idée claire, du fait du manque de place pour dire si on diffuse pour soutenir ou pour condamner. Mais, précise Fabrice Mattatia, « quand on dispose de toute la place voulue, il devient difficile de plaider la bonne foi si on diffuse sans dénoncer« .

La discussion avec mon ami Internaute se poursuivait alors et j’arrivais à le faire douter… Ayant de bonnes bases en droit, il a fait quelques recherches de son côté.
Reconnaissant la possibilité que son partage de publication puisse être considéré comme une diffamation (je passe sur le problème « diffamation publique ou privée » qu’il soulevait alors vis à vis des possibilités d’accès à son journal Facebook), il me propose sa défense :

« Je peux opposer le fait que je n’ai mis aucun commentaire aggravant l’allégation, que je n’ai aucun grief contre cette personne qui m’est parfaitement inconnue (absence d’animosité personnelle), et que je l’ai fait dans le simple but d’informer et/ou de créer un débat (donc dans un but louable)…  l’absence d’enquête sur la véracité des propos est logiquement la seule chose qui pourrait me faire valoir une amende (bon vérifier ses sources c’est certes évidents mais là ça sera à moi de prouver que je n’avais aucune intention nominativement malsaine. Le soucis c’est que le juge (souvent un commissaire de police en tribunal de police) sera beaucoup moins ouvert à mes propos que ne le serait un juge, même si je lui oppose pour preuve des publications similaires visibles antérieurement sur mon mur. (parce qu’en droit pénal on ne juge pas les faits de manière exclusive, détachée des motifs et circonstances)… mais bon pour 36 euros [amende de 1 ère classe (majoration max de 38 euros) pour diffamation non publique] le commissaire ne s’embêtera pas à perdre son temps en essayant de démêler le vraie du faux. »

Conclusion : ce n’est pas simple ! Il est tellement facile de produire et diffuser n’importe quoi sur Internet, et il est tellement difficile de lutter contre ces actions quand elles ont pour objectif de nuire à autrui…
Internet évolue vite, aussi bien au niveau des technologies que des usages qui en sont faits. Les lois évoluent bien plus lentement. Et en plus les juges français sont souvent démunis face à des entreprises qui revendiquent un droit étranger…

Gardons en tête l’article 27 de la loi de 1881 qui pourrait aider à la prise de conscience du DEVOIR de vérifier les informations avant de partager une publication (et, évidemment, de ne pas partager quand on sait que c’est faux) :

« La publication, la diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler, sera punie d’une amende de 45 000 euros. »

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