Réinventer la solidarité

Réinventer la solidariteLa solidarité, en France, est une notion qui se meurt depuis de nombreuses années, sans que la société ne trouve les leviers pour raviver ce fondement de l’idéal républicain. Et dans l’absolu, le veut-elle ?
Répondant à l’invitation du conseil Général du Puy de Dôme et de la MGEN, le sociologue François Dubet, Professeur des universités et Directeur d’études à l’EHESS, est venu hier soir nous dire que « oui, réinventer la solidarité, c’est possible ! »

Je connais de François Dubet les quelques livres et articles que j’ai lu quand mes études prenaient une coloration sciences de l’éducation, mais je n’avais jamais eu l’occasion de l’écouter directement. Le manque est comblé maintenant et j’en suis très heureux : François Dubet est un excellent orateur. Son discours est vivant, parsemé de références diverses et variées, drôle, piquant, interpellant et toujours avec le soucis de bien se faire comprendre. Il a parlé pendant une heure et demie et je n’ai pas vu passer le temps.

Voici ce que je retiens de son discours, à partir de mes notes et de quelques compléments glanés sur le Net.

Plan :

1. Ah bon ? La France est un pays inégalitaire ?
2. Une société d’inégalités « banales »
2.1. La préférence pour ce qui nous ressemble
2.2. L’école française se veut égalitaire mais est tout le contraire
2.3. L’égalité est liée à la justice
2.4. La lutte pour l’inégalité : un héritage de Révolution Française
2.5. La société évolue vers l’inégalité
3. Les composantes de l’égalité
3.1. Quid de la fraternité, élément indispensable à l’égalité ?
3.2. Les piliers de la solidarité
4. Recréer l’envie de solidarité
4.1. Se soucier un peu mieux de la représentation démocratique.
4.2. Expliquer les dépenses publiques
4.3. Se reconnaitre en l’autre

francois_dubet-garr-fr_

1. Ah bon ? La France, pays inégalitaire ?

Alors que les français restent très attachés, dans leur discours, à la notion d’égalité, la pratique est toute autre et on observe depuis de nombreuses années en France les inégalités se développer lentement mais inexorablement… Même si, il faut le noter, nous vivons encore d’après les classements internationaux dans un des pays les plus égalitaires qu’il soit, juste derrière les pays scandinaves.

Le discours habituel rejette la responsabilité sur la conjoncture ou le jeu international : « ce n’est pas de notre faute, puisque nous aimons l’égalité… c’est la faute aux autres, à la mondialisation, au capitalisme international, aux américains, aux chinois, etc. » C’est très commode, c’est facile à dire, facile à comprendre, et donc le populisme surfe sur ces explications simplistes mais loin d’être totalement conforme à la réalité.

Ces explications peuvent être acceptées si on regarde les super-inégalité, celles qui concernent les 0,1% les plus riches et les 10% les plus pauvres dans la population : « par exemple dans le cas d’un patron qui vend de l’aspirine et qui se fait verser une prime d’embauche de 4 millions… » nous dit François Dubet
Ces inégalités là, en effet, sont liées à l’évolution du capitalisme qui met en concurrence internationale les travailleurs, très qualifiés par exemple pour les stars du football (peu nombreux et aux compétences très recherchées), et les sous ou peu qualifiés qui sont en concurrence avec les travailleurs des pays très pauvres.
Qu’on le veuille ou non, le prix du travail fait partie de la concurrence mondiale et cela provoque des évolutions des salaires à la hausse et à la baisse et au final creuse les inégalités.

Mais si certains éléments nous échappent, ils ne sont pourtant qu’à la marge car il faut bien avoir conscience qu’un grand nombre de ces inégalités sont totalement de notre propre responsabilité : ce sont les inégalités banales qu’on rencontre tous les jours dans notre vie sociale et que nous produisons.

2. Une société d’inégalités « banales »

La France n’a pas et n’a jamais eu une politique à l’idéologie inégalitaire contrairement, par exemple, à celles de Margaret Tacher ou de Ronald Reagan qui ont édicté leurs politiques sur cet objectif de favoriser les inégalités pour développer la croissance économique.

Nous, nous n’avons pas choisi de les développer mais nous avons choisi de ne plus les combattre.

Le XXe siècle a été marqué en France par un politique volontariste de réduction des inégalités. Entre 1910 et 1970, l’indice de Gini a montré qu’il y a eu diminution par deux des écarts entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres. Les causes ? Une volonté politique et un contexte social : les mouvement sociaux, l’état providence, des guerres aussi, qui ont bouleversé les équilibres sociaux et économiques.

Il est donc important d’interroger nos pratiques pour au final se rendre compte que les inégalités que nous dénonçons, en fait, nous les produisons. On observe alors un joli cas d’effet Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ». Le Français aime dénoncer les conséquences négatives des effets qu’il provoque lui-même.

Prenons quelques exemples qui ne sont pas liés aux grandes mutations internationales de l’économie.

2.1. La préférence pour ce qui nous ressemble

Depuis quelques années, on observe en France un mécanisme de séparation spatiale.
Les gens veulent mettre le plus de distance possible entre les catégories sociales. Personne ne veut vivre dans un ghetto, mais le ghetto est créé par les choix de tout le monde : les riches ont les moyens de vivre en centre-ville, les pauvres sont rejetés aux abords de villes, les classes moyennes ne veulent pas vivre avec les pauvres et n’ont pas les moyens de vivre avec les riches et se retrouve dans les campagnes non loin des grands espaces urbains…
Idem par rapport à la désertification médicale : personne ne l’a choisi, tout le monde s’en plaint, mais pourtant un étudiant en médecine trouvera totalement monstrueuse l’idée de s’installer à la campagne…
Ce n’est pas volontaire, c’est intrinsèque au genre humain : la discrimination ne suppose pas la haine des autres, mais la préférence de ses semblables.

Autre exemple qui a été beaucoup étudié mais dont on ne parle plus trop depuis quelques années :  la consommation repose sur le désir de l’inégalité. Je ne consomme pas uniquement parce que les habits, voitures ou objets vont m’être utiles, mais aussi parce qu’ils vont me démarquer des autres. Je vais ainsi consommer de la distinction sociale : on achète des voitures surdimensionnées, surpuissantes, dont on n’utilisera jamais toutes les capacités … mais ça fait du bien de savoir (et de montrer) qu’on a potentiellement un bolide, alors on achète.

On est donc dans un double injonction : on veut défendre l’égalité et la solidarité alors que nos comportements s’y opposent.

2.2. L’école française se veut égalitaire mais est tout le contraire

François Dubet a beaucoup travaillé sur l’école, avec notamment un rapport pour la Ministère de l’Education Nationale en 1999 : Le collège de l’an 2000.

Depuis le collège unique, les politiques scolaires sont égalitaristes : des collèges partout, avec des petites universités, des IUT, des lycées professionnels, etc. Beaucoup de moyens ont été mis pour produire de l’égalité et pourtant à la fin des fins ce sont encore et toujours les mêmes qui gagnent et les mêmes qui perdent…
Là aussi, on entend souvent les explications toutes faites dans le corps enseignant : « ce n’est pas notre faute, c’est à cause du capital culturel des parents, ils n’avaient qu’à plus lire… » Et ce n’est pas vrai ! Parce qu’on observe que la France a des inégalités scolaires plus fortes, plus marquées, que ce qu’impliquerait ses inégalités sociales, réelles.
En effet, si les inégalités scolaires étaient le reflet des inégalités sociales, ça serait simple : le Canada, par exemple, est une société plus inégalitaire que la France et pourtant les inégalités scolaires sont plus faible.

Alors pourquoi ?
Tout simplement parce que ce n’est pas l’offre scolaire qui crée les inégalités, mais la demande scolaire : la valeur d’un diplôme tient à l’inégalité relative de ce diplôme.
Comme en économie, si j’ai le diplôme que tout le monde possède alors il n’a plus de valeur. Il faut donc avoir le diplôme plus rare, plus sélectif, plus exigeant, de manière à ce qu’il vaille quelque chose… Ainsi, lorsqu’on a compris qu’on était dans une école de masse, que le destin scolaire d’un individu est à peu près déterminé par sa situation scolaire à l’âge de 15 – 16 ans, alors tout le monde choisit l’inégalité scolaire (du moins dans les catégories sociales qui le peuvent) : chacun se dit « je choisis, si je le peux, la meilleure institutrice, le meilleur établissement« , et on a raison de le faire ! car la variable la plus discriminante du parcours scolaire d’un individu est l’enseignant de CP. Et ça continue ensuite au collège (choix des filières européennes, des options…). Et là aussi ce sont ceux qui la critique qui le font.
François Dubet prend alors à témoin son auditoire, en grande partie issu du milieu de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur, qui ne peut que se retrouver dans ce portrait. Il ajoute « tous mes collègues qui sont pour la carte scolaire vivent dans les 200 mètres du lycée Henri IV… au-delà, il la conteste tous et s’arrangent pour y échapper. »
Ainsi les politiques scolaires égalitaires ont totalement oublié que ce qui fait la valeur d’une formation est sa rareté.

2.3. L’égalité est liée à la justice

On pourrait aussi expliquer que notre tolérance à l’inégalité serait lié à un changement de perception de la justice.
Hier, la justice sociale se basait sur la promesse de réduction des inégalités entre les positions sociales. On ne permettait alors pas aux gens de changer de classe sociale, mais de bénéficier par la redistribution des gains des classes sociales supérieures.
Ainsi, dans les années 50 à 80, on pouvait dire à un enfant d’ouvrier qu’il sera lui aussi ouvrier, mais qu’il vivra mieux que ses parents, qui vivaient mieux que ses grands-parents… C’était la notion de progrès social, par l’égalité des positions sociales.
Aujourd’hui, le discours a changé. On dira à cet enfant : « si tu veux mieux vivre que tes parents, il faut que tu sois premier de l’école« . La promesse de justice sociale ne vise plus à réduire les inégalités de position, elle vise à promouvoir l’égalité des chances pour accéder à toutes les positions. Il n’y a pas un discours sur l’école, qui soit fait par un ministre de droite, une ministre de gauche, ou un syndicaliste qui ne commence par l’égalité des chances scolaires.

Or, l’égalité des chances est un tout autre modèle de justice que l’égalité de position : il doit permettre à chacun, quel que soit son origine sociale, ou culturelle, d’accéder à n’importe quelle position sociale existante, et même les plus inégales.
Si l’égalité des chances à une conséquence, c’est bien d’emmener les citoyens dans une logique de compétition individualiste : ceux qui ont gagné méritent leur victoire, ceux qui ont perdu méritent leur défaite. La société attribue de plus ne plus aux individus la responsabilité de leur succès et de leur échec : « tu peux si tu veux », soutien scolaire, « on s’est occupé de toi », « tu n’avais qu’à travailler », faute aux parents démissionnaires…
Pire, il y a un retournement total de l’analyse des causes de difficultés sociales. Il y a 20 ans, on attribuait la cause du chômage à l’économie, aujourd’hui ce sont les chômeurs qui sont pointés du doigt : « si le chômeur n’a pas de travail, c’est qu’il ne veut pas travailler » ! Et le niveau de compassion baisse particulièrement lorsqu’on parle des populations issues de l’immigration.

Quand une inégalité parait juste, elle devient acceptable. Par exemple, le salaire des sportifs n’est que peu décrié, car ils se montrent à chaque match et ont des compétences particulières dans lesquels chacun peut s’évaluer, alors que celui des patrons est beaucoup moins socialement accepté avec toujours le doute du patron voyou et profiteur des salariés.
Au final, on devient très tolérant aux inégalités.

2.4. La lutte pour l’inégalité : un héritage de la Révolution Française

Et évidemment tout ceci est un vaste blague. Parce que l’égalité des chances supposerait que la génération qui a gagné laisse la place à la suivante. L’égalité des chances supposerait qu’à chaque génération on abolisse complètement les héritages, on partage les enfants pour les distribuer au hasard (Platon en parlait déjà !), bref que les polytechniciens disent à leurs enfants « non, toi tu n’y vas pas, il faut laisser la place aux autres« .

Autre élément qui joue énormément aujourd’hui : la peur du déclassement. Hier on montait tous, aujourd’hui on a peur de tomber.
Mais il faut nuancer : le risque de tomber, sans avoir la possibilité de remonter, concerne très peu de gens : seulement ceux qui sont très peu qualifiés (comme par exemple les ouvrières bretonnes des abattoirs) qui auront beaucoup de mal à se reconvertir.

Mais dès qu’on dit « il faut que je garde ma position sociale », on est dans un rhétorique des inégalités acquises. Et ça, ça vient directement de la Révolution Française.
Cette révolution n’a pas été une révolution démocratique. La démocratie était le moyen pour chacun de devenir un peu aristocrate. D’où l’obsession du rang, de l’honneur et donc de la peur de tomber, la peur d’être déclassé.

Aujourd’hui, quand vous voyez la base majoritaire des syndicats, ce ne sont pas les prolétaires. C’est tout ce monde du travail, généralement des grandes entreprises et de la fonction publique, dans lesquels le rang devient une affaire absolument essentielle : ces gens ont une situation à défendre.
L’université, dont François Dubet fait partie, est un exemple criant de cet importance du classement : il y a une extraordinaire hiérarchie entre les différents status de l’enseignant-chercheur. PRAG, MCF, PU 1ère classe, 2e classe, hors classe… et tous exploitent les thésards, précaires, mal payés, et qui font les cours !

Pour illustrer son propose, François Dubet raconte alors que, s’intéresse particulièrement au collège et à l’école primaire, il pense qu’il serait très utile de rapprocher ces deux types d’établissements scolaires, et de faire travailler ensemble les enseignants professeurs des écoles et professeurs certifiés auprès des élèves de tous âges. Dans l’absolu rien ne l’empêcherait, les formations sont semblables, à BAC+5, à l’ESPE… et pourtant quand il aborde le sujet, il voit une levée de bouclier impressionnante de la part des professeurs des collèges qui se jugent supérieurs aux professeurs de écoles et qui ne veulent aucune compromissions avec eux !
De même pourquoi y a-t-il ce gap entre les lycées généraux et les lycées professionnels ? Parce que c’est une affaire d’honneur. Et de terminer sa démonstration par un clin d’œil :  « vous voyez, il n’y a pas que les pilotes d’Air France qui ont de problèmes d’honneur… »

Or tout ceci est un facteur de défense des inégalités. Il est très facile de défendre une inégalité ! Vous n’avez qu’à dire que vous défendez la Nation, la sécurité, la culture, les usagers, la population…

2.5. La société évolue vers l’inégalité

On pourrait aussi montrer que la plupart des inégalités sont statutaires. Par exemple, aujourd’hui 50% des écarts de salaires entre hommes et femmes s’expliquent par le travail à temps partiel. Ce n’est tant qu’elles sont beaucoup moins payées, mais c’est parce qu’on a externalisé sur les femmes le temps partiel. De même pour les écarts de salaire entre CDD / CDI… L’inégalité des salariés est expliquée par l’incertitude statutaire.

Bref, notre conception des inégalités s’est transformé en quittant l’imaginaire de classe. Des vieilles personnes (« comme moi » dit François Dubet) ont connu une société de classe : ouvriers d’un côté, bourgeois de l’autre, avec un magma diffus d’individus au milieu. Les identités de classes déclinent aujourd’hui et les inégalités se creuses. C’est à dire que les inégalités s’individualisent, il y a une exacerbation des inégalités parce qu’on est moins inégal entre ouvriers que entre jeunes, vieux, bien portants, homme, femme, français depuis 14 générations, français depuis 2 générations… On va multiplier les critères qui nous permettent toujours d’avoir le sentiment de subir une inégalité légitime.

Prenons un exemple : la situation des femmes depuis un siècle. Elle s’est fortement transformé en faveur des femmes… mais pourtant — « rassurez-vous » — les femmes restent dans une position inégalitaire par rapport aux hommes. Mieux : si on interroge le sentiment d’inégalité, on s’aperçoit qu’il s’est largement accentué, alors que l’inégalité objective est formidablement régressé.
Pourquoi ? Parce que nous ne sommes plus enfermés dans des collectifs sociaux, mais que chacun, à tout moment, peut être confronté à une inégalité potentielle, qui nous menace : « je ne suis plus inégal en tant que 52% de la population française, je suis inégal en tant qu’individu au milieu de 66 millions d’autres… »

Donc, tout ça fait que, derrière notre discours en faveur de l’égalité, nous avons au final renoncé à nous battre pour l’égalité sociale.

l_ecole_lutte_contre_les_inegalites-garr-fr_

3. Les composantes de l’égalité

3.1. Quid de la fraternité, élément indispensable à l’égalité ?

Pour vouloir l’égalité des autres, il faut se sentir semblable aux autres. LIBERTE, EGALITE et puis « ce truc dont on s’est mis à parler après le 11 janvier, mais sinon pas trop parce qu’il nous met mal à l’aise » : la FRATERNITE.
La fraternité, ça veut dire « nous sommes semblable, nous avons quelque chose de commun ».

François Dubet rapproche égalité et fraternité en soumettant l’hypothèse suivante : « je fais l’hypothèse très simple que nous voulons l’égalité des autres quand nous nous sentons solidaires et fraternels des autres, c’est à dire liés, attachés, dépends des autres. »
Les grands moment de triomphe de l’égalité sont communs aux grands moments de triomphe de la solidarité et de la fraternité : lendemain de la guerre 14-18, Conseil national de la résistance, … et dernièrement le 11 janvier 2015. Ce sont des moments où le sentiment de fraternité est suffisamment fort pour que j’accepte de payer pour les autres.

Car au fond, la question qui se pose dans la fraternité, c’est « pourquoi je paierai pour les autres ? » Et la réponse est simple : « je paie si je me sens solidaire et dépendant des autres« . Il faut que j’ai un lien symbolique avec les autres. C’est la différence entre le don et la solidarité. Le don implique un choix dans le bénéficiaire. La solidarité met tous les bénéficiaires sur un pied d’égalité.

3.2. Les piliers de la solidarité

La construction de la solidarité s’est faite historiquement sur trois piliers dont on voit aujourd’hui qu’ils sont particulièrement fragilisés :

1. La division du travail, qui repose sur un système d’interdépendance fonctionnelle, et qui a été particulièrement étudié par Saint Simon ou Durkheim : chacun citoyen est une des abeilles de la ruche, chacun travaille pour les autres et inversement, ce qui créé l’imaginaire solidariste.
L’économie française des années 60 repose pleinement sur ce principe : on produit et on consomme français (des pneus Michelin sur des voitures Peugeot, pour aller acheter son téléviseur Phillips devant lequel on va manger des tomates du Sud-Ouest…), avec l’idée que tout ça fait système.
C’est aujourd’hui un lien qui s’est cassé, mais qui était extrêmement fort de la société industrielle. Le syndicalisme parlait ce langage là : c’était le solidarisme. L’état providence signifiait que chacun avait à la fois une dette envers la société et une créance : « j’ai travaillé / j’ai droit à la santé, à des congés et à une retraire », « je fais des enfants / j’ai droit aux allocations familiales »…

2. Le contrat politique : c’est l’idée que la démocratie est représentative. L’espace politique démocratique met en scène à la fois les conflits de la société ET son unité. C’est une dramaturgie très compliquée, d’ailleurs on l’éprouve surtout pendant les périodes électorales où on déteste le camp d’en face, mais où en même temps on ressent une sorte de communauté politique… C’est comme au rugby : on s’affronte, mais quand même on joue le même jeu.
Aujourd’hui, la confiance n’a probablement jamais été aussi faible que depuis le début des années 30 : absentéisme considérable, un vote principalement d’opposition et non d’adhésion… Et puis ce sentiment extrêmement fort de défiance envers les politiques. En Europe, les français ont une plus forte défiance envers leurs politiciens que les espagnols ou les italiens ! Nous on est juste devant la Turquie.

3. L’imaginaire de la fraternité, c’est ce qui crée ce sentiment de solidarité. Là, c’est un sentiment bizarre : on va se raconter des histories (en mettant des statues sur les places dans grandes villes par exemple) pour nous faire croire que nous sommes frères.
Avant le 21 janvier 1793, ce sentiment de solidarité était tenu par la religion : « nous sommes frères parce que nous sommes les enfants du même dieu ». Depuis, c’est l’histoire de France qui tient ce rôle : « nous sommes frères parce que nous sommes de la même nation ». Et on racontait alors aux petits écoliers l’histoire de Henri IV, de Vercingétorix, de Napoléon, de De Gaulle… et l’ensemble faisait l’histoire dans laquelle les Bretons devenaient français, dans laquelle les Auvergnats devenaient français… Et donc la solidarité s’exprimait de le fait d’accepter de payer pour des gens dont on faisait l’hypothèse qu’ils avaient le même imaginaire national, la même langue, les même valeurs.
Ce récit a été d’une efficacité formidable, car, pour lui, les gens ont accepté de mourir de manière massive et abominable à plusieurs reprises…

Aujourd’hui, nous vivons une crise et une mutation très forte de cet imaginaire là parce que les nations ne peuvent plus se représenter comme des entités homogènes. La force du récit national est de dire même si vous arrivez de loin, vous serez avalés par notre histoire… Par exemple, « vous êtes un immigré italien, vous arrivez dans la sidérurgie lorraine, vous devez ouvrier Lorrain, vous entrez à la CGT, vous entrez au Parti Communiste, vos enfants vont à l’école et à la fin vous vous appelez Platini et vous êtes capitaine de l’équipe de France de football« .

Dans la même veine, on fait en 1905 la loi de séparation de l’Église et de l’État parce qu’il y a des Français qui vont à la messe et des Français qui ne vont pas à la messe et qui réclament le droit de ne pas aller à la messe. Mais à l’époque, ils sont tous « chrétiens », ils s’appellent tous Jean-Philippe, Marie, Joseph et personne ne discute du fait de s’arrêter de travailler à Noël ou le dimanche.
Aujourd’hui il faut bien prendre conscience que ce monde là n’existe plus et n’existera plus ! Il n’existe que dans la tête de Marine Lepen…
On observe que beaucoup de personne reconstruisent un imaginaire de la solidarité sur la nostalgie de ce monde perdu. De fait, les mécanismes de solidarité se défont en se manifestant par un refus de payer des impôts, un refus de payer les taxes, le chacun pour soi… Rappelons que 45% des français trouvent que faire de l’exil fiscal c’est bien… et ils regrettent juste de ne pas pouvoir le faire eux-même.

Au fur et à mesure de les sentiments du collectif se délite, le populisme monte.
Ces populismes marchent parce qu’ils portent un imaginaire de la solidarité, ils mobilisent sur l’idée qu’on va refaire la nation comme avant et que tous ceux qui ne sont pas dedans doivent dégager. C’est l’exclusion qui est censée refaire de la solidarité. Quand Sarkozy en 2005 a fait le débat sur l’identité nationale, ça a mal tourné car on n’a pas défini la France par ce qu’elle est, mais par ce qu’elle n’est pas, ce qui a provoqué une sorte de concurrence dans l’exclusion.
Dans cette imaginaire de refaire la France d’avant, c’est pleinement une stratégie maurasienne, la vieille tradition des racines, de la terre, etc. Donc là, on a un problème. et chaque sondage nous rappelle qu’il est de moins en moins un fantasme.

Deuxième élément, c’est le « tous pourri », l' »UMPS », « La France est éternelle, mais ces dirigeants sont tous pourris »…

Le troisième élément est lié au sort du monde et là c’est de loin le plus étrange : on mange français, on roule français, on s’habille français… et on dit au reste du monde « rentrez chez vous ». Quand on voit les paysans français qui exportent massivement leur production penser comme ça, il y a de quoi être pour le moins étonné ! Aujourd’hui, on exporte plus de la moitié de ce qu’on produit… ce qui revient à dire « on leur vend notre surplus, mais on ne leur achète rien » ou « ils peuvent boire notre vin, mais nous on ne boit plus le leur ». Quand on voit aussi qu’on est moins de 1% des habitants de la planète, on comprend que ce message n’est pas viable.

Ceci dit, on ne peut pas simplement considérer que tout ceci est idiot, car c’est aussi surtout profondément immoral : on va dans le mur si on ne comprend pas que ces choses là mobilisent des éléments extrêmement profonds sur l’idée que les inégalités sont insupportable, qu’il se crée des ghettos, que chacun est menacé, que chacun va perdre son rang, que les pauvres ne méritent pas d’être aidés.

Alors comment résister à ce contre-récit de la communauté nationale, du tous pourris, du retour dans le pré-carré de l’économie nationale, comment résister à ça, autrement qu’en disant « attendez qu’il y ait de la croissance économique, ça leur passera »… Déjà parce qu’il y a urgence : nous n’avons pas 20 ans devant nous pour attendre l’éventuel retour de la croissance, et parce que pense à des pays comme la Norvège qui a une forte croissance et qui pourtant a 30% de fascistes au gouvernement !

Et on ne peut pas simplement dire « c’est pas moral, c’est pas bien ». Ça ne suffit pas.

liberte_guidant_le_peuple-garr-fr_

 

4. Recréer l’envie de solidarité

Il faut mettre en place des contre-stratégies de reconquête de l’envie de solidarité.

4.1. Se soucier un peu mieux de la représentation démocratique.

Il y a une vraie crise, et les premiers coupables sont les hommes et femmes politique eux-mêmes : le dernier exemple de la loi Macron en est symptomatique (« ceux qui s’y sont opposé au PS préparaient leur congrès, ceux de la droite votaient contre parce que c’est la gauche qui proposait le texte, le centre parce qu’ils avaient la trouille…« ) et on dit après que les français devraient avoir confiance dans le personnel politique !
Il y a quelques temps François Dubet s’est penché sur ce sujet et avec ses collègues ils s’étaient demandés comment il se faisait que c’était très difficile pour les gens issus des dites « minorités visibles » et les femmes d’entrer dans l’espace politique. Leur hypothèse était que la cause était un milieu machiste et raciste. Mais en fait, non, les résultats ont montré que c’est tout simplement le fait que quand quelqu’un accède à une place, il la garde. C’est un jeu de chaise musicale dans laquelle personne ne quitte sa chaise.

S’il n’y a pas quelque chose de radical contre le cumul des mandats et contre l’accumulation des mandats dans le temps, Dubet assure qu’on va droit dans une crise de la représentation politique. Il prend alors l’exemple de sa ville de Bordeaux : « si Alain Juppé va au bout de son mandat de maire, Bordeaux aura eu deux maires en 73 ans. Il y a bien de monarchies qui font moins bien. Bon, en même temps, ces maires sont biens hein… Mais on voit bien là que le système est complètement verrouillé. »
Ainsi nous pourrions avoir une démocratie plus active. Pourquoi ne pas regarder du côté des démocraties plus directes ? Ce qui nous permettrait de lutter quelque fois contre le sentiment très fort chez nous qu’il ne faut jamais demander son avis au peuple au cas où il donnerait un avis qui ne convient pas…

4.2. Expliquer les dépenses publiques

En France nous avons un taux de prélèvement des dépenses publiques qui est de 57%. C’est à dire que sur le PIB de la France, 57% des richesses sont prises sous forme de taxe, d’impôts, de prélèvements pour être redistribué. C’est formidable parce que ça a permis au coefficient de Gini (indice des inégalités sociales cf. plus haut) est passé de 7 à 3,5 en quelques dizaine d’années.

Mais le système de transferts sociaux est devenu si totalement obscure et illisible que plus personne ne perçoit derrière ces transferts le moindre contrat social. Aujourd’hui, quand on fait des enquêtes les gens nous disent « je paie mais je ne sais pas à quoi ça sert » : les riches disent qu’ils en veulent plus payer pour les pauvres qui ne font rien, et les pauvres disent que les riches ne paient jamais…
Donc le fait de simplifier et rendre lisible les mécanismes de transferts sociaux est une chose primordiale. On ne peut pas redistribuer de la richesse sans que les parents aient la moindre idée de ce que coûte, par exemple, une année scolaire de leur enfant. Non pas pour qu’ils paient, mais pour qu’ils sachent ce que la nation donne pour leur enfant. De même, chaque patient à l’hôpital devrait savoir exactement combien coûte à la collectivité l’intervention qu’il subit.
En rendant ça lisible et clair,on entre dans un système où tout le monde à l’impression de faire quelque chose. Or, symboliquement, derrière ces mécanismes extrêmement compliqués, il y a l’imaginaire du contrat social, il y a le message : « on m’a donné quelque chose et je donne moi aussi quelque chose ».
Et au final, on s’apercevrait aussi que les transferts sociaux ne se font pas toujours dans le sens qu’on imagine. Il y a aussi des transferts des pauvres vers les riches  Et c’est pour ça qu’il est très important que tout le monde sache exactement ce que coûte la vie prise en charge par la société.

De part son travail d’enseignant-chercheur, François Dubet est scandalisé de voir que des étudiants en première année de fac ne viennent pas en cours. Parce qu’ils coûtent 6000 euros par an et « quand on coûte 6000 euros par ans il faut au moins faire semblant d’aller en cours. Dans les pays sous-développés les étudiants paient un peu les droits de la fac, je peux vous dire qu’ils sont présents. Il ne s’agit pas là d’être libéral… »
Quand on redistribue 10% de la richesse c’est pas grave, mais quand on dépasse la moitié ça devient un problème de perte de confiance absolue dans le système politique.

4.3. Se reconnaitre en l’autre

Le problème de la reconnaissance est au cœur du débat actuel depuis début janvier.
Comme dans beaucoup d’autre pays, il faut se poser la question de qu’est-ce qu’une nation dans laquelle les gens n’ont pas exactement les mêmes croyances, les mêmes valeurs, les mêmes identités. Qu’est-ce qu’une nation dans laquelle un étranger n’est pas quelqu’un qui est pris dans la flot national ? Hier, un émigré s’appelait Gomez en arrivant, et puis il s’appelait Dupont. Aujourd’hui ça n’est plus comme ça et ça ne le sera plus.

Il va donc falloir que nous ayons la capacité de vivre ensemble avec nos différences, c’est à dire de redéfinir ce que nous avons de commun. Le problème de la reconnaissance, ce n’est pas de reconnaître le droit des autres à être différents. Reconnaître le droit des autres à être différents ce n’est pas difficile dans les aéroports, ce n’est pas difficile quand on est touriste… mais reconnaître le droit des autres à être différents quand on vit avec, c’est plus compliqué. Et donc l’enjeu est de se demander, d’abord, « qu’est-ce qu’on a de commun ? »
Alarmiste, François Dubet pense que c’est un des très gros enjeux aujourd’hui si on veut éviter une guerre civile froide. L’exemple des québecois est intéressant : « Je ne dis pas qu’ils ont réussi, mais ils ont le mérite d’avoir posé le problème et d’avoir fait ce qu’ils appellent la commission Taylor-Bouchard : lorsqu’un problème est identifié, il se crée des commissions locales pour les régler. Par exemple, des femmes d’origine musulmanes veulent aller à la piscine sans qu’il y ait des hommes… Et bien au lieu de dire c’est une atteinte à la république par principe, on discute et on se rend compte que quand les femmes âgées vont à la piscine pour faire l’aquagym, ça ne pose aucun problème de fermer la piscine aux hommes« .
La hiérarchie des principes est simple : chacun à droit à son identité dans une société multi-culturelle. Parce qu’il faut bien voir que la neutralité laïque est parfaite pour les blancs, catho, qui ne vont plus à la messe. C’est culturel. Et donc il faut à la fois affirmer le droit de reconnaissance des différences culturelles mais en même temps que le droit des individus à refuser leur identité culturelle soit supérieur au droit à avoir une identité culturelle. Pour dire les choses plus simplement : il faut que le droit de ne pas avoir de foulard soit plus fort que le droit d’en porter un ; il faut que le droit de ne pas aller à la messe soit plus fort que celui d’y aller.
Ce n’est pas simple, mais si on fait ces efforts là, Dubet craint que la machine à exclure gagne largement dans les esprits et même dans les élections.

Pour conclure, François Dubet partage son jugement sur la situation : « Aujourd’hui nous sommes dans une période où les inégalité sociales sont les révélateurs d’un renoncement de l’idée que l’égalité sociale des autres méritait qu’on s’engage pour elle« .

Laisser un commentaire