Sukkwan Island… l’horreur.

Sukkwan IslandSukkwan Island. En voilà un livre prenant… L’écriture est simple, le récit linéaire, l’action éparse… mais ô combien prenant. Une fois entré dedans, on ne peut plus en sortir. Il ne se passe pourtant pas grand chose, mais on sait qu’il va se passer quelque chose…
C’est un huit-clos en pleine nature, sur une île déserte au sud de l’Alaska. Et l’atmosphère y est lourde, très lourde. Dès les premières pages, on s’enfonce dans le chaos et on n’en sort plus.

Les espoirs sont pourtant nombreux : on les guette, page après page, on anticipe les événements, on se dit « là ! c’est le déclencheur ! » et puis non, rien… toujours rien… toujours ce chaos sans cesse plus présent… on retourne alors à la lecture en espérant tomber au détour sur une page une sortie heureuse, on coin de lumière dans cette atmosphère dramatique !
On lit, on lit, on a envie d’être là auprès d’eux, de les aider, de les soutenir, ce père et ce fils qui, en exilés volontaires, se cherchent. Le père, Jim, veut faire le point sur ses vies sentimentales en échec, oublier sa vie de dentiste sans relief, et se sentir vivre enfin, en se confrontant à la nature sauvage. Le fils, Roy, 13 ans, accepte cette aventure que lui propose ce père qu’il connaît si peu. On ne sait trop pourquoi, d’ailleurs : l’auteur ne livre pas grand chose de la vie de Roy, « avant ». On peut imaginer, à l’entrée dans l’adolescence, un besoin de père qui se fait sentir…

« Roy ne savait pas quoi dire, alors il ne disait rien. Il ne savait pas comment les choses tourneraient. » [page 17]

Mais entre eux, ça ne prend pas. L’incompréhension est constante. Jim est dépressif, il a très mal préparé son séjour sur l’île de Sukkwan. La relation avec son fils est purement utilitaire, voir psychothérapique lorsqu’il se confie à lui… Et Roy, de son côté, essaie de s’adapter comme il le peut à ce père faible et fuyant. Il souffre terriblement, il est atteint en plein cœur à chaque fois que son père pleure, tous les soirs et il s’accroche pourtant. Il reste à ses côtés, il le soutient, et il endure directement son abîme. Comment pourront-ils remonter la pente ensemble ? On attend, on espère, on s’accroche aux moindres petits espoirs, aux moindres instants de calme… et on arrive page 113.

C’est horrible.

J’ai rarement eu à lire plusieurs fois une page, et me demander à chaque fois comment ce fait est possible. Je n’ai rien vu venir, j’avais tout imaginer sauf « ça ». On se prend une claque magistrale : l’horreur absolue, en deux lignes, en quelques mots calmes et posés. Après 113 pages d’attente et d’espoirs. Ça fait mal. Très.

La suite est terrible. Sombre, sans espoir, et pourtant on continue de lire. C’est insupportable, la folie à chaque ligne, et pourtant on continue de lire. Jusqu’à la délivrance, qui n’est somme toute qu’un point final inévitable… dramatique.

Sukkwan Island est un livre noir. Et d’une noirceur qui ne laisse pas indemne. A lire ! Mais pas avant de se coucher. Pas en étant soi-même déprimé.

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David Vann dédicace ce livre à son père, qui s’est suicidé lorsque l’auteur avait 13 ans. Difficile de ne pas faire le parallèle : que se serait-il passé s’il avait accepté le voyage que son père lui proposait alors ?

Sukkwan Island a été récompensé aujourd’hui par le Prix Médicis « Étranger ». C’est en effet un excellent roman, que je recommande. Mais à ne pas mettre sous n’importe quels yeux.

Pour en savoir plus :

Le site de l’éditeur :

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