« Tribulations d’un précaire »

Tribulation d'un précaire« Tribulations d’un précaire », est un livre étrange, écrit par quelqu’un qui dénonce un mode de vie qu’il subit plus ou moins – le travail précaire – mais qui en accepte aussi totalement les règles et semble, finalement, s’en accommoder.

L’auteur, Iain Levison, est travailleur itinérant, et en tant que tel doit afficher qu’il est capable de tout faire (et ce n’est pas vrai) et qu’il est prêt à tout faire (même si ce n’est pas vrai). C’est un livre autobiographique, qui nous parle de la société du mensonge, capitaliste, où deux camps s’affrontent : ceux qui ont le pouvoir, c’est-à-dire l’argent, et les autres. L’auteur, évidement, est dans le second camp. Il survit en enchaînant les contrats courts et en analysant le fonctionnement de ceux qui ont le pouvoir. « Tribulation d’un précaire » est le compte rendu de cette vie.

C’est bien écrit, ça se lit facilement, comme un carnet de voyage au pays de la survie et des petits-boulots, on est pris dans ses péripéties, la première lecture nous indigne devant tant d’injustice, de mépris, de gâchis…
Mais, au final, je n’ai pas aimé.

J’ai du mal à m’attacher à la vie difficile de l’auteur, je n’arrive pas à comprendre pourquoi il n’arrive pas à quitter ce monde de la précarité malgré les indéniables capacités intellectuelles dont il fait preuve.
En fait, j’ai l’impression persistante qu’il se complaît dans son statut de victime de la formation universitaire, et que, finalement, il aime la liberté qu’apporte son statut d’intérimaire.

Une critique de la société américaine

On ne sait pas grand-chose de sa vie « d’avant ». Une licence de lettre, appelée « tapette à mouche à quarante mille dollars », et le projet d’écrire des romans. C’est tout.
Moi, je vois un homme naïf, dont le manque de projet et de vue est criant : avant d’entrer à l’université, il part à l’armée avec la promesse d’une formation poussée en électronique – formation qu’il n’a pas reçue au passage : à ce moment, il se voyait embauché dans une entreprise d’électronique. Pourquoi est-il parti ensuite dans des études littéraires ? Quels étaient ses envies, ses centres d’intérêts ? On ne s’improvise pas écrivain en deux ou trois ans d’université ! Avait-il déjà ce projet d’écrire ? Pourquoi n’a-t-il pas utilisé l’expérience forcée de l’armée pour trouver matière à écrire… Tout ceci reste flou et nous empêche de remettre dans son contexte sa situation de travailleur précaire. « J’avais un projet autrefois, mais avec le temps je l’ai oublié. » dit-il. Nous on aimerait bien savoir quand il l’a eu, et d’où vient son projet.

Par contre la suite est plus précise, en nous racontant ses expériences successives, il nous brosse le tableau noir d’une société qui a tourné le dos au rêve américain. Quand on est en bas de l’échelle sociale, on reste en bas, c’est un cercle vicieux profondément épuisant, et totalement ubuesque. « Vous guettez anxieusement un craquement de votre genou, ce qui représente cinq mille dollars de frais médicaux, ou un bruit dans votre moteur (deux mille dollars de réparations), et vous savez que tout est fini, vous avez perdu. Pas question de nouveau crédit pour une voiture, d’assurance maladie, de prêt hypothécaire. Impensable d’avoir une femme et des enfants. Il s’agit de survivre. Encore y a-t-il de la grandeur dans la survie, et cette via manque de grandeur. En fait, il s’agit seulement de s’en tirer. » [p.13]
De l’autre côté, il y a les riches. Pas d’inquiétude : « ils sont nés dans l’argent et ils savent que l’argent veillera sur eux. » [p.54]
Plus on est en bas, plus la vie est incertaine, et les employeurs ont tout intérêt à vous faire rester en bas. Les avantages apportés par le travail (assurance maladie, pauses payées, prises en charge diverses) ne sont acquise qu’après un certain temps passé dans l’entreprise. Le jeu est simple : attirer les travailleurs en leur promettant une vie meilleure … et virer l’employé la veille de l’ouverture de ses droits après, parfois, plusieurs mois au travail. « La direction sait que si jamais elle devait distribuer une partie de la richesse promise, ce serait une somme minime. Pour les employés qui restent peu de temps, les avantages immédiatement utiles tels que repas gratuits et pauses payées, n’existent jamais. » [p.23]

L’exploitation à son comble : « Ils abandonneront au bout d’une journée […]. L’entreprise y gagne-t-elle ? Sans doute. Avec cette multiplication d’entreprises de marketing, nombre d’entre elles ont des effectifs dont on attend qu’ils ne durent que le temps de comprendre qu’ils ont été floués. Si les nouveaux travaillent une matinée au téléphone, c’est bon. Le lendemain il y aura une autre fournée. Et comme aucun ne revient chercher son chèque de dix-neuf dollars, l’entreprise dispose d’une force de travaille gratuite. » [p.166]

Et au final, le système marche sur la tête. A employer un effectif au fort turn-over, l’entreprise passe son temps avec des employés incompétents. Au niveau du recrutement déjà, les besoins sont tellement forts que quasiment n’importe qui peut faire n’importe quoi, pourvu qu’il ait un minimum de débrouillardise.
Témoignage : « Voilà une combinaison des deux catégories de boulot – un dont je ne veux pas et que je ne sais pas faire – dans un même paquet cadeau. […] Je sais donc une ou deux choses sur le poisson, mais je ne sais ni ne veux le découper. Je peux parler poisson avec à peu près n’importe qui. Je peux réussir au bluff un entretien d’embauche sans aucun problème, et ils m’auront déjà engagé avant de s’apercevoir que je ne sais pas découper le poisson. Ils devront alors m’apprendre ou me virer, et me virer reviendrait à admettre qu’ils ont fait une erreur ; j’aurai donc une formation. […] J’ai passé une fois cinq heures dans un train à écouter le type assis à côté de moi dégoiser sur les affres de la peinture en bâtiment, et deux jours plus tard je peignais des maisons à Miami après avoir enthousiasmé celui qui me faisait passer l’entretien en lui récitant mot pour mot le discours que je venais d’entendre. Alors, avec le poisson, je suis prêt. Quelques anecdotes sur la pêche au saumon en Alaska, et ça marchera. » [p.11]
Et, fatalement, le licenciement arrive un jour : « L’ironie de l’histoire, c’est qu’au bout de trois mois au Marché, je sais découper le poisson à peu près correctement. » [p.36].

Idem avec un emploi de livreur de fuel. Totalement incompétent, l’auteur enchaînement les erreurs et cause beaucoup de problèmes à l’entreprise qui doit faire face aux réclamations des clients. Au bout de quelques semaines, alors qu’il n’y a plus de réclamations et que l’auteur rempli avec ses missions avec professionnalisme, le voilà remercié : « il fait doux, l’activité est au point mort ».
A ce niveau de qualification, la compétence n’est pas la clef pour travailler. Mais « pour ces gens là [les dirigeants], c’est un jeu. Pour quel minimum pouvons-nous le faire travailler ? » [p. 29]. La salaire est fait à la tête de l’employé. Au rayon poisson du Marché, il y a Ippolito : « Son salaire n’a pas augmenté. Au bout de deux ans, il en gagne onze. Et ils m’ont engagé à douze. […] Et tout va bien. La femme d’Ippolito est enceinte ; il ne risque pas de s’en aller ! Je n’ai pas de femme, et personne d’autre ne veut mon boulot, alors j’obtiens tout ce que je veux. » [p.28-29].

Et ces expériences s’enchaînent tout le long du livre, où l’on apprend que l’entre-aide n’est pas récompensée, que l’honnêteté non plus… Que la protection du travailleur est inexistante : « je n’ai connu que deux personnes qui aient appelé le numéro d’urgence pour se plaindre de harcèlement sexuel, et elles ont été virées toutes les deux comme éléments perturbateurs. » [p.23]

Constat sombre et étouffant, mais que je ne peux pas juger. La France n’est pas les Etats-Unis et je doute fort qu’elle le devienne un jour à ce niveau. On ne peut que s’offusquer avec nos yeux d’européens, l’intéressant serait d’avoir l’avis d’un middle-class étatsuniens.

« Regardez l’Union Soviétique, un pays fondé sur l’idée que ceux qui travaillent pour vivre devraient être respectés, protégés. Ca n’a pas bien marché. Cette expérience sociale sert à présent d’histoire édifiante pour quiconque pense que ceux qui travaillent pour gagner leur vie ont des droits. C’est presque une justification pour ne pas respecter vos ouvriers, pour leur pisser dessus de toutes les manières possibles, pour promouvoir l’idéal capitaliste éprouvé. » [p.158]

Une critique de la formation universitaire

Si sa critique de la société américaine m’a laissé en observateur distant – bien que fortement intéressé – j’ai été particulièrement touché par sa critique du système universitaire. Bien sûr je n’ai pas le recul nécessaire, étant moi-même salarié dans une université proposant des formations littéraires et travaillant dans un service d’aide à l’insertion professionnelle. J’ai pourtant l’impression persistante qu’il se trompe de responsable. Ce ne sont pas ses études qui l’ont mis dans cette situation, et il les a choisies ! Il a des mots très dur pour son passé d’étudiant qui contrastent avec son actualité de travailleur précaire. Il rejette violement un diplôme qu’il a choisit alors que, en rapport, il accepte tant bien que mal le monde du travail qu’il subit.

On ne sait pas pourquoi il est parti sur des études littéraires. Peut-être était-ce en rapport avec son envie d’écrire ? Il s’est arrêté avec une licence. « Je suis incasable pour la moitié du monde, et l’autre moitié ne m’intéresse pas. Ils auraient pu nous en dire quelques mots le jour de la remise des diplômes au lieu de nous raconter que nous étions l’avenir du monde, la lumière blablabla. » [p.186] Ce à quoi je lui répondrais qu’il aurait pu s’y intéresser au moment de choisir ses études… « Une licence de lettre vous mène soit à un travail de secrétariat (taper vos disserts entraîne parfaitement vos doigts), soit à enseigner les lettres, ironie que la plupart des professeurs de lettres que je connais ne semblent pas saisir. » [p.14]. Lui qui se vante de pouvoir faire n’importe quel boulot, je le trouve bien silencieux d’un seul coup…

Son diplôme l’amène soit vers des arnaques (« L’industrie aux milliards de dollars qui ne produit rien, autrement dit l’enseignement supérieur, nous a eus, donc on peut nous avoir de nouveau. » [p.51]), soit devient un handicap dans la recherche d’emplois (« Mon diplôme n’est pas seulement inutile, il est à inscrire à mon passif. » [p.181]). Tiens ? On est passé de la critique du diplôme de licence de lettre à celle générale de l’enseignement supérieur. « Ne produit rien » ? Vraiment, ça devient caricatural… et nous montre combien il est aigri. « Je lis une petite annone qui dit : « Licence de lettre requise ». Ce sont des mots qu’on ne voit jamais associés, jamais. Autant imaginer lire « Casier judiciaire chargé exigé » ou « Double amputation requise ». » [p.45].

Ces excès de langage s’additionnent et décrédibilisent son propos. « La sagesse populaire soutient que vous êtes incasable sans diplôme universitaire. Que vous le soyez souvent alors que vous en avez un est une notion que beaucoup de gens paient très cher pour acquérir. » [p.14]
J’ai envie de lui dire tout ce que je dis à nos étudiants… et de se bouger au lieu de se victimiser. Non mais ! Mais non. Il n’a pas d’objectif, « les objectifs ne veulent rien dire » : « Jim me dit sur le ton du gourou : « Quand tu veux vraiment, tu peux. » Il pense que je manque de motivation, de cette flamme dans le ventre qui vous fait désirer atteindre des objectifs. C’est vrai, je pense que les objectifs ne veulent rien dire. » [p.80]. Alors, forcement, il ne lui reste qu’à se plaindre. Exactement le type de comportement que j’exècre : ne se bouge pas, et se plaint.

Que retenir de tout ça ?

« Combien sont heureux dans leur travail ? Combien sont heureux de leur compagnon ou de leur compagne, et de leur appartement, ou de l’animal qui vit avec eux ? N’est-ce qu’un ensemble de compromis, de meilleures solutions possibles vu les circonstances ? » [p.159]

Sa vie est un ensemble de compromis, de meilleures solutions possibles face à des circonstances dont il ne maîtrise pas grand-chose. Il est balloté d’un boulot de poissonnier, à celui d’exposant en œuvre d’art, puis câbleur informatique… Une vie racontée avec ironie, un humour et une dignité qui fait qu’il ne tombe jamais dans le misérabilisme. Cet homme reste debout, quitte à devoir aller jusqu’au bout de lui-même.

Le témoignage de Iain Levison est utile, car c’est il décrit le modèle de société dont notre Président rêve. Et s’il n’apporte pas de solution miracle, au moins nous permet-il de voir notre propre vie avec un recul salutaire et, espérons-le, de conforter le nécessité morale de défendre nos modèles de sociétés à l’européenne. Car lorsque la survie seule guide les pas de la population, alors les valeurs morales disparaissent : « J’aimerai avoir ces œillères quand il s’agit de mon travail. Tout serait bien plus facile. Aller travailler, travailler et rentrer chez vous ; et peu importe à quoi vous passez votre journée du moment que vous gravissez les échelons. A fabriquer des voitures, vendre de la cire d’abeille, gazer des Juifs. Un boulot est un boulot. C’est comme ça qu’on progresse dans le monde. » [p.160]

Un livre à faire circuler, à lire rapidement, par tous, pour ces raisons… Mais certainement pas à laisser dans sa bibliothèque, Ian Levison n’est pas un grand écrivain, loin de là !

iain-levison
Iain Levinson

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