Un enfant et un nazi dans une partie d’échec : Daddy

DaddyDaddy, le roman écrit par Loup Durand et publié en 1987, m’a beaucoup plu. Et c’est peu dire.
440 pages haletantes et superbement bien écrites, où l’on assiste à une partie d’échecs grandeur nature dans le Sud-Est de la France, au début des années 1940.

Le livre a été adapté en BD (très passable) et en téléfilm (intéressant, peut-être, si on n’a pas lu le livre).

Pitch : Thomas, 11 ans, est recherché par les nazis car il est le moyen pour eux de mettre la main sur une énorme somme d’argent dont le IIIe Reich a fort besoin pour mener la guerre en Europe. Un philosophe allemand, Gregor Laëmmle, se met donc en chasse. Entre lui et le jeune Thomas, tous deux dotés d’une intelligence hors norme, se joue une partie d’échec grandeur nature… et mortelle.

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Ce roman m’a été conseillé via un forum littéraire (Le Coin des Lecteurs). Je cherchais un ouvrage sur le thème de la complicité (pour un club lecture entre amis), mais en évitant de tomber dans l’histoire à l’eau de rose, ou le roman policier de base.

De la complicité donc, oui, il y en a dans ce livre.
Entre Laëmmle et Thomas, la relation « chat et souris » est permanente et les oppose. Mais leur relation est plus complexe qu’il pourrait paraître : car en chassant sa souris, le chat cherche aussi à la protéger d’autres chats plus sauvages. Entre eux deux, il y a du respect, de la considération et même de l’amour.
Laëmmle amusé par cet enfant à l’intelligence prodigieuse, comme lui, s’y attache, s’émerveille de ses tactiques, et semble jouir à chaque fois que Thomas lui file entre des doigts après un déplacement de pièce qu’il n’avait pas anticipé (on retrouve ici le personnage nazi pédéraste, déjà rencontré, entre autre, dans le Roi des Aulnes… fantasme ou base historique ?). De son côté, Thomas, conscient de sa force, fiers de ses coups d’avance, utilise et joue avec Laëmmle pour arriver à ses fins. Les liens sont forts, antagonistes, et au final : dramatiques.

« Ils sortent ensemble de la gare, invraisemblablement associés à compter de ce jour. Et pour le pire, c’est bien un point sur lequel Gregor Laëmmle voit très clair. » (p.90)

Mais cette complicité n’est pas l’élément central de l’histoire. D’ailleurs, une troisième personne, David Quattermain, entrera en jeu, à son insu, et viendra s’intercaler — ou pas, finalement — entre les deux héros.

Daddy est surtout un formidable roman d’aventure, de suspense, et d’action : un thriller.
Magistralement construit, dans un contexte historique riche sans être lourd en références, le livre se lit d’une traite. D’ailleurs, il n’y a pas de chapitres : seules quatre grosses parties d’une centaine de pages chacune, marquant l’entrée (ou la sortie) de différents personnages secondaires.
Les personnages et les lieux sont superbement décris. On sent la moiteur des sous-bois, la poussière sur les meubles d’une maison abandonnée, la tension sourde dans les joutes verbales entre Thomas et Laëmmle.

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Daddy est aussi un livre sur l’enfance dans la tourmente. Les premières pages nous décrivent un Thomas insouciant, aimant la nature, évoluant dans un milieu aisé. Puis on suit un enfant au comportement d’adulte malgré lui, torturé par sa mission, fuyant ceux qu’il aime pour les protéger, refusant de s’attacher par peur de souffrir « parce que ce ne sont que des pièces sur l’échiquier, sacrifiables » et au final subissant son intelligence comme un handicap, l’empêchant de vivre une vie de petit garçon normal.

« Un couple passe dans l’allée en le regardant gentiment […]. Et Thomas lit dans leur yeux ce qu’il pensent, c’est clair : ils pensent qu’il est un joli petit garçon avec une mèche noire sur le front et ils se disent que ça doit être formidable d’avoir dix ou douze ans […].
Tu parles. » (pp.433-434)

Enfin, Daddy est un livre sur l’amour. Thomas envers sa mère, Elle, qu’il voit si peu, qu’il aime de tout son cœur, mais qui sait aussi que sa mission est plus importante que son envie de se blottir dans ses bras protecteurs. David Quattermain, qui est peut-être le père inconnu de Thomas, et qui sur cette seule supposition acceptera de lui donner sa vie. Ou encore Miquel Enseñat, son ange gardien, qui abandonne plusieurs années femme et maison pour veiller sur Thomas.

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Bref, c’est une belle histoire. La preuve, elle m’a tiré une larme à la dernière page. C’est rare, et je vous assure que c’est un bon critère.
Je vous le conseille donc ardemment et je vous envie : moi qui viens de le lire, je ne pourrai maintenant plus le (re)découvrir avec autant de force.


Une adaptation en bande dessiné a été faite, en deux tomes, quelques années plus tard.

Je ne sais pas si c’est parce que je venais de lire le livre, mais j’ai trouvé cette adaptation bien peu compréhensible. Bien que scénarisé par l’auteur Loup Durand, beaucoup d’éléments sont laissés en suspens, considérant certainement que le lecteur comprendrait par lui-même… Je ne suis pas sûr que ce soit évident pour tout le monde.

Le dessin (par René Follet) est sombre, et manque parfois de détail. Bref, je suis resté sur ma faim (d’autant que les deux tomes sont assez chers sur le marché de l’occasion !).

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En 2003, une adaptation télévisuelle, réalisée par Giacomo Battiato, est sortie avec Klaus Maria Brandauer et Thomas Sangster en tête d’affiche, ainsi que quelques français dans les seconds rôles (Dominique Pinon et Thierry Lhermite par exemple).

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Comme souvent dans les adaptations cinématographiques, le livre est résumé, des passages entiers sont tout simplement supprimés. C’est le jeu, ça n’enlève rien à la compréhension de l’histoire, il y a simplement un peu moins de profondeur…

Ce qui me dérange vraiment, par contre, c’est ce qui est rajouté.
Par exemple, le rôle bien plus important donné à Elle, la mère de Thomas, pendant la première heure du téléfilm, brise toute la dynamique du personnage de Thomas. L’intelligence du garçon n’est pas montrée, pas exploitée, il n’est qu’un moyen d’échange passif entre Laëmmle et sa mère. N’étant principalement abordée, dans le livre, que par les souvenirs de Thomas, elle gardait une aura magnifique et mystérieuse. Ici, on la voit femme résistante, avec ses forces mais aussi ses faiblesses. Le mythe se casse.
Puis dans la seconde partie, une femme accompagne Thomas dans le périple qu’il effectue seul dans le livre, alors que son ange gardien n’est plus là (une mort sans héroïsme dans le film… ce n’est vraiment pas lui rendre justice), lui qui apportait tant au suspens et aux coups d’éclat du livre.
Et surtout un Thomas qui n’a pas la place qu’il mérite. A part une ou deux scènes où le voit en pleine expression de ses capacités, il n’est qu’un pion au milieu d’adultes.
C’est pourtant lui qui est censé mener la partie d’échec.

Sinon, c’est bien filmé, très bien joué. Ça m’intéresserait de savoir comment quelqu’un qui n’a pas lu le livre perçoit l’histoire…
Le film est difficilement trouvable et, en plus, hors de prix sur le marché de l’occasion… Je n’ai trouvé que cette version sur Youtube, en VO, sous-titré en portugais :


Et pour être complet, je vous informe que j’ai trouvé une édition (pirate a priori) du livre pour mal-voyant (intéressante aussi pour lecture sur smartphone) à cette adresse.

Une réflexion sur “Un enfant et un nazi dans une partie d’échec : Daddy

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