Un monde de croyance

CroyanceAlors que nous pensons vivre dans une société de la connaissance, on observe que la croyance est toujours là, et qu’elle se développe même dans les esprits de nos concitoyens. Remise en cause de la science, de la presse, des élites… différents courants de pensées, religieux ou pas, posent continuellement la question de la certitude : celle qu’on peut démontrer et celle à laquelle on croit.
C’est le sujet qu’a choisi Jean-Claude Carrière pour son dernier ouvrage publié chez Odile Jacob : Croyance. Avec humour et gravité, il explore l’acte de croire, démontre et dénonce son fonctionnement, pour amener ses lecteurs à réfléchir sur leur condition.

CE QUE J’EN PENSE
A l’imagine du livre, mon résumé est long…
On suit sur 330 pages les réflexions d’un homme qui ne croit pas, et qui observe avec un étonnement parfois amusé, souvent consterné, les nombreuses croyances qui nous entourent, et en particulier les croyances religieuses. Ce livre se lit d’une traite, il n’y a pas de sommaire, pas de parties, tout juste des chapitres qui s’enchaînent : 108 (oui, je les ai comptés), allant de quelques paragraphes à quelques pages pour les plus longs.
Pas facile de faire un résumé cohérent ! D’autant que l’ouvrage présente quelques répétitions dans les thèmes, et quelques contradictions aussi. Mais je comprends cet présentation désordonnée : tout est lié dans l’analyse des croyances : les rapports à la science, à la psychologie humaine, à l’histoire de sociétés sont imbriqués de telle sorte qu’on ne peut pas discuter d’un sans parler d’un autre.Malgré les limites de sa forme, cet ouvrage est très intéressant de par l’exhaustivité de ses analyses et ses illustrations documentées : les arguments sont étayés, on n’est pas là dans l’anti primaire qui m’avait justement laissé sur ma faim dans le Traité d’athéologie de Michel Onfray. Bref, voici ce que je retiens du livre de Jean-Claude Carrière, Croyance, publié chez Odile Jacob (les références « p.# » renvoient vers ce livre).

La croyance est « le mot commun qui désigne toute certitude sans preuve«  (Alain, Définitions). On croit par peur, par besoin, par l’éducation (p.9)… Alain précise une différence entre foi et croyance : la foi est « la volonté de croire sans preuve et contre les preuves, que l’homme peut faire son destin, et que la morale n’est donc pas un vain mot. »

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Les paradoxes des apports de la science

Jean-Claude Carrière note un premier paradoxe : le développement de la croyance accompagne le développement de la connaissance. « Plus nous savons, plus nous voyons ce que nous ignorons, et plus nous ignorons, plus nous avons tendance à croire«  (p.10). Depuis toujours, l’avancé du savoir fait peur à beaucoup car il précise petit à petit le monde tel que nous ne l’imaginions pas, et pousse en réaction au développement des croyances qui permettent de voir le monde tel nous l’espérons : rassurant, maîtrisé, et logique.

Depuis la révolution industrielle du XIXe siècle, l’homme n’a cessé de mieux vivre : plus longtemps, en meilleure santé, moins pauvre, moins affamé, avec une meilleur instruction, maîtrisant mieux le monde qui l’entoure…
« Si je suis un occidental, même moyennement fortuné, aucune vie, dans quelque autre siècle, dans quelque autre civilisation, ne peut se comparer aux avantages qui sont aujourd’hui les miens » (p.17) écrit l’auteur. Et pourtant « je ne contrôle rien, je ne sers à rien, et il semble que je ne suis rien. Aucune décision ne m’appartient. […] Tout va sans moi, quoi que je fasse et dise, et il me semble quelques fois que tout va pour le pire. » (p.18)

A quoi bon vivre alors ? Si je suis si insignifiant, si j’existe si peu, alors j’ai besoin de me raccrocher à une croyance pour espérer me sentir vivre.

Deuxième paradoxe : plus la science avance et plus le monde et ses mystères se complexifient. Au point même que les scientifiques en viennent à douter de « la méthode scientifique » utilisée depuis 400 ans (p.24) ! « La méthode, qui était jadis l’objet d’un discours, s’éparpille, se disperse. Même si nous la maintenons, nous ne savons plus comment en parler. Devant cette faiblesse, quelques-uns font même appel à l’ineffable, au mysticisme » (p.26). Accepter l’inacceptable, à défaut de mieux ? Accepter qu’il y est des « lois » qui existent hors de notre perception ? Avec la mécanique quantique, la science admet que « le vrai n’est pas forcément le contraire du faux, et vice versa, ni le dehors du dedans, ni le proche du lointain » (p.27)…

Ainsi il n’y a plus de lois sûres et éternelles. La connaissance est éphémère, valable un instant, rediscutée le lendemain… Le mathématicien Alain Connes a récemment défini le réel physique comme la superposition de possibles imaginaires.
D’où la question « qu’est-ce qui est réel, en science ? En science ou ailleurs ? Et qu’est-ce qui ne l’est pas ? » (p.28)

Ces interrogations ne sont pas motivantes, et on observe une désertion de la jeunesse face aux études scientifiques. Il faut dire aussi que la science, du moins en France, n’est pas encouragée : de longues études pour un travail sous-payé, des postes et des crédits en diminution… « Nous semblons résignés à ne plus découvrir, à nous en tenir là » (p.37).

« L’ignorance est à nos pieds, couchée près de nous, apparemment ensommeillée. Elle attend son heure. La voici qui revient.«  (p.37)

Oui, l’ignorance est apaisante, rassurante. La vérité est ingrate, elle épuise ceux qui la recherche et n’offre aucune récompense, à la fin. Alors qu’il est tellement plus facile d’écouter les belles histoires de l’Éternel, celles qui vous diront tout, depuis le début du monde jusqu’à la fin, celles qui ont été écrites pour vous, par vous. Celles qui vous diront comment tel ou tel dieu / archange / prophète a choisi notre terre parmi des centaines de milliards d’autres, comment il reviendra bientôt pour nous emporter avec lui dans le vrai monde… « Ne luttez pas contre l’insaisissable, contre l’inatteignable, laissez-vous aller à ce charme-là. Il peut être doux d’obéir, et délicieux de ne pas comprendre » (pp. 38-39).

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Partout sur la planète vivent des croyances diverses, dans une belle opulence qui se développe encore aujourd’hui… Toutes ont un leader, passé ou encore vivant, toutes affirment une vérité invérifiable, et toutes répondent à un besoin : se sentir important, donner un sens à sa vie, accéder à une meilleure vie (mais dans un autre monde), justifier une moralité particulière (tuer un homme parce qu’il ne croit pas en mon dieu), se croire supérieur aux autres, plus malins et assuré d’une meilleure vie… après. Ainsi, les survivalistes américains, tout comme tous ceux qui croient dans les innombrables prédications de fin du monde (même si, jusqu’à présent, aucune ne s’est révélée juste) ne vivent que pour un avenir de mort et de destruction, un sauve-qui-peut incessant, un avenir anxiogène et porteur de peur. (p.45)

 

Au cœur de la croyance : la peur

Pour beaucoup, la peur est la composante essentielle de leur vie. Peur de la maladie, de la mort, de la pauvreté, de la solitude, des autres, de la colère divine… Et contre cette peur, le savoir n’est qu’une réponse passagère : seule la croyance est à même d’apporter un réconfort durable.
« Pour lutter, peut-être, contre cette peur qui nous harcèle […], des milliards de prières, de gestes et de sacrifices sont adressés chaque jour au néant. Il ne nous répond jamais — et pour cause car le néant n’a ni oreilles, ni voix, le néant n’a rien — mais nous insistons, nous persévérons. Nous enseignons le rien à nos enfants, nous recrutons même des apôtres, des commentateurs, des adeptes du rien. » (p.52)

Ce rien, les hommes l’ont remplis de leur imagination, en créant des êtres selon leurs rêves, doués des pouvoirs que tous aimeraient posséder : omniprésence, omnipuissante, omnisciences, éternité… Plus de 45 000 dieux, paraît-il, ont ainsi été inventés par les terriens ! (p.53)
Et tous affirment que leur dieu est le seul vrai, que tous les autres sont faux. Lorsque les adeptes de l’un rencontrent les adeptes d’un autre, et comme il est impossible de prouver une imagination, les débats se terminent souvent dans un bain de sang. La foi et la prière n’a jamais apporté la paix entre les hommes, chacun se sentant le droit et le devoir de convertir son ennemi, et aucun ne remettant en cause sa vérité, même dans la défaite et l’abandon de Être protecteur. (p.54)

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La croyance, c’est le domaine de l’enfance, où l’on croit ce que les « grands » disent : le Père Noël, la Petite souris, les fées, le nez de Pinocchio qui s’allonge, les contes… (p.55) Avec l’âge de raison, la naïveté infantile face au surnaturel laisse place au réalisme de l’expérience … sauf dans le domaine du discours religieux.
Ainsi, « nous affirmons […] qu’un dieu est né sur la terre d’une mère vierge et s’est laissé clouer sur une croix pour y mourir, que les nuées célestes vont bientôt s’ouvrir à notre prière et faire que descendent sur les autres la catastrophe, sur nous la vérité et la joie. Et, hors de toute comédie, nous le croyons. » (p.58)
Ainsi, pendant la campagne présidentielles américaines de 2012, un sénateur Républicain explique à la télévision que la fin du monde approche et « cela à n’en pas douter, la seule façon de nous préserver, d’assurer notre survie et celle de notre famille [est] de payer une cotisation exceptionnelle et de voter républicain. » (p.58)
Ainsi, près de la moitié de la population américaine se fit à la Bible pour le récit de la création du monde, obéissant à l’intelligent design et posant l’homme à l’image de Dieu : « le chef d’œuvre de la création, non pas terrestre, mais universelle. » (p.59) Un dieu à la peau claire, évidemment, car les autres (métis ou noir, qui, eux, descendent bien du singe) « ont été désignés, marqués par Dieu d’une couleur sombre, pour être placés à notre service, à notre disposition. » (p.59)
Ainsi, les Témoins de Jéhovah affirment sans relâche que la fin du monde est imminente (elle est pour demain, pour ce soir peut-être : il faut constamment faire peur, il faut entretenir l’urgence à se convertir) et que tous les Hommes seront engloutis dans la terre qui s’ouvrira, à l’exception des membres de cette secte, qui verront leurs compagnons décédés ressurgir du sol ouvert, tout souriants, en très bonne santé, tous âgés d’une trentaine d’années. (p.61)

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« Et le plus extraordinaire, pour un observateur calme et attentif, est de voir que des êtres humains apparemment normaux avalent ces discours ineptes, lèvent les mains au ciel et chantent tous en chœur leur reconnaissance préalable. » (p.61)

La peur, toujours la peur… Car « la menace est une condition indispensables de la croyance. Épouvanter, pour racoler, et rassurer » (p.63). Et l’esprit humain est réceptif à cette peur car il est difficile de concevoir le néant autour de soi. « Nous n’étions pas, nous sommes, et nous ne serons plus » (p.65) : obligés de naître, puis obligés de mourir, nous ne contrôlons pas notre vie. A la naissance, nous ne choisissons pas notre sexe, notre corps, notre famille, notre environnement social… or s’affilier à une secte, adopter tel ou tel dogme, c’est choisir soi-même sa voie, les règles de sa vie et imaginer la vie du monde comme on le veut.
« En affirmant ma foi [écrivait Clément Rosset], ce n’est pas une vérité universelle que je recherche, ni même une vérité locale, particulière, c’est moi. Et moi seul. » (p.67-68)

Je crois, donc je suis.

Si, de l’extérieur, on s’étonne de voir de gens s’imposer une vie faite de restrictions et d’obligations, de l’intérieur l’image est tout autre : « Je ne suis pas asservi, au contraire, je me suis libéré, je suis libre. J’ai choisi moi-même mes chaînes, qui par conséquent ne sont plus des chaînes. […] Même si cela ne vous plaît pas, même si vous trouvez mes postures inexplicables, ridicules et dangereuses, sachez que je suis bien où je suis, car je suis chez moi. […] Le doute a disparu, pareil à la brume devant le soleil. Inutile de demander à mon voisin ce qu’il pense, ce qu’il ressent ; il fait tout comme moi et son esprit est le miroir du mien. Quelle tranquillité. » (pp.68-69)

« Il est en effet essentiel , pour un croyant, de se montrer totalement fermé à tout argument qu’on lui oppose. La foi ne veut rien entendre, et c’est à cela qu’on la reconnaît. Elle n’est pas un objet de débat » (p.89).

Cette incapacité à considérer un avis contraire du sien, une croyance différente, amène toutes les religions, même les plus proche, à un moment ou à un autre de leur existence, à se faire la guerre. Catholiques / protestants, sunnites / chiites… « L’horreur, quand elle s’exerce au nom de Dieu, est durable, tenace et imaginative » (p.91) « et, comme il n’y a pas de dieu, pas de juge suprême, comme aucune intervention céleste n’est à attendre dans [un] cas comme dans un autre, cette horreur strictement humaine […] ne connaîtra jamais de fin » (p.91).
« Au fond, les choses sont ainsi. Celui qui ne pense pas comme moi, celui qui ne croit pas ce que je crois, et que je ne peux pas réussir à convaincre, je le tue. […] Mort, il ne blasphémera plus. Mort, il sera de mon avis. » (p.92)

Mais pourquoi les croyants se sentent-ils responsable des convictions intimes des autres ? Qu’est-ce qui fait qu’ils puissent penser que la torture d’un corps va soumettre, ou convaincre, l’esprit ? « Mort, est-il convaincu ? Par ce geste, ai-je établi ma vérité ? N’ai-je pas davantage prouvé, en le supprimant, mon impuissance à le convaincre ? » (p.95)
C’est encore et toujours la raison du plus fort qui s’exprime ici. Ceux qui ont les moyens d’asservir ou d’éliminer par la force d’autres personnes s’en sentent la légitimité. « La vérité — même abstraite et céleste — se trouve forcement du côté de la toute puissance » (p.96). Tous les Livres sacrés portent ce message.

 

Un objectif : la mort

Des premiers martyrs chrétiens, courant par centaines vers la mort (p.112), aux kamikazes islamistes se faisant exploser, la mort est constamment un objectif accompagné de la promesse d’une vie meilleure, dans un autre monde : le paradis.

Cette idée descend tout droit de Platon et du mythe de la caverne : le monde où nous croyons vivre n’est pas le vrai monde. Et c’est là le moteur même du martyr (p.116) : le monde que je quitte est faux, je m’en vais vers la vérité. « Je meurs en sachant que je ne meurs pas » (p.117) traduit Jean-Claude Carrière.

 

Un monde de fous ?

Le nombre de religions, de sectes et de prophètes est impressionnant. D’ailleurs, l’hôpital Kfar Shaul, à Jérusalem, a mis en place un service spécial accueillant les illuminés haranguant les foules aux abords de lieux saints pour déficience mentale passagère, ou durable.

Jésus aurait-il était pris en charge par ce service s’il avait existé il y a 2000 ans ?

« En 1866, un jésuite français, A. Lefebvre, publiait un livre révélateur, De la folie en matière de religion. Il soutenait que les protestants, les juifs, les déistes, mais surtout les athées — ses bêtes noires —, étaient tout simplement des fous. » Là aussi, celui qui croit est toujours du « bon côté »… D’autant que l’auteur précise : « la révélation lui avait été apportée par un éclat de lumière surnaturelle, qui ne pouvait venir que de Dieu » (p.125).

Mais nous sommes tous le fou de quelqu’un. Et qu’est-ce qui nous permet de dire que nous sommes du « bon côté » de la raison ?

Dessin de FabbDessin de Fabb (page Facebook)

Au delà de la folie des plus fanatiques, c’est la crédulité des masses qui interroge : superstitions, rumeurs, numérologie, spiritisme, médiums, coïncidences… ce que certains prennent pour des signes revêt toujours une signification conditionnée par les croyances : message, avertissement, explication « logique », signal de faire telle chose, de changer telle chose… Et il est très difficile de faire prendre conscience à quelqu’un qui y croit de son erreur (pp.128-129). Les théories du complots qui se développent depuis quelques dizaines d’années sont à ce niveau révélatrices.

Dans le champ religieux, l’hérésie est peut-être le crime le plus grave : passer de croyant à non-croyant, choisir, en recouvrant sa liberté de penser, d’être soi : en fait, se convertir à soi-même (p.131). La mort est le seul remède préconisé depuis tous temps : Thomas d’Aquin (« Les hérétiques méritent d’être retranchés du monde par la mort.« ), le Deutéronome et le Coran (même s’ils sont de votre famille, même s’ils sont vos propres enfants « vous devez les tuer« ), au XVIIe siècle, un autre jésuite, Fagundez, précisait que les enfants pouvaient « tuer sans péché » leurs parents si ceux-ci  veulent les obliger à abandonner leur foi.
« Les hommes ont mis entre les mains de Dieu le désir de tuer leurs semblables«  (p.135).

Pourquoi donc tant d’inhumanité dans certains préceptes religieux ? Quels sont les raisons qui fait le dogme tel qu’il est ?
« Le dogme est mystérieux par nature, et il doit l’être, par nécessité. Il est obscure, caché, il est même par moments impénétrable, car il est d’origine divine et dépasse les possibilités de tout esprit humain. Il défie toute tentative d’analyse » (p.136). Issue de Dieu, la vérité révélée dépasse la notion même de compréhension, de clarté, de logique et même de mystère.
« Je crois parce que ce qui est dit, ce qui est écrit, ce qui est affirmé, se situe au-delà de mon intelligence, je crois parce que je ne comprends pas — et que pourtant c’est vrai.«  (p.137)

« La croyance se situe d’emblée au dessus de l’intelligence, au-dessus de la raison et donc au-dessus de la connaissance. La vérité existe en tant que telle, et, si elle est indiscutable, inscrite à jamais dans un dogme, c’est bien par son extravagance même, par son « absurdité », qu’elle s’affirme vérité. » (p.137)

Face aux miracles, face aux soucoupes volantes, face aux messages délivrés par des coups frappés dans les murs (etc.), il est impossible de convaincre quelqu’un de son erreur de jugement : il croit parce que c’est impossible.
Il y a une fierté personnelle a être témoin de quelque chose d’impossible. La « vérité » m’est apparue à moi, pas à un autre. Et il y a une fierté personnelle aux autres à connaître le témoin de cet événement impossible, ou encore d’avoir accès à son témoignage, même des siècles plus tard… (p.139)

« Comme le disait la Confession de foi de La Rochelle, un manifeste protestant, reprenant une argumentation classique à propos du mystère : « Parce qu’il est céleste, il ne peut être appréhendé que par la foi. » Tout est dit dans ces quelques mots, qui ouvrent et ferment la discussion. » (p.161)

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La foi n’est pas uniquement religieuse

C’est cette même foi inflectible aussi qui poussa des milliers de personnes, militants communistes fidèles à dénoncer des crimes qu’ils n’avaient pas commis, qu’ils n’envisageaient pas de commettre, et ainsi se condamner eux-même à la mort : « la croyance, très profonde, en l’infaillibilité du Parti l’emportait sur le goût de vivre et même sur le sentiment intime d’innocence. Il fallait avant tout que le Parti fût dans le juste, dans l’infaillible » (p.165) : interdit de douter, de critiquer, de modifier.

Pourtant, pour que l’URSS dure autant que les religions, il lui aurait fallu une dimension surnaturelle : celle que personne ne peut, ici-bas, vérifier. Car si, même pendant un temps, des esprits éclairés ont pu tomber dans la tyrannie de la pensée unique (Jean-Paul Sarte, de 1952 à 1956 pour n’en citer qu’un), les faits ne pouvaient pas être justifiés par une raison dite inaccessible à la compréhension du commun des mortels. Inacceptable, la répression soviétique en Hongrie par exemple a fait changer d’avis sur le communisme soviétique beaucoup de monde.

On pourrait dire de même du capitalisme aujourd’hui…

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Le croyant croit

La notion de dieu est nécessaire « pour ceux d’entre nous qui ne peuvent pas se satisfaire de ce monde et ont besoin de croire qu’un ailleurs et un autrement nous attendent. » (p.169-170)

Il ne « sait » pas : il « croit ». C’est donc une supposition, un acte de doute (p.168), mais qui est pourtant présentée comme une certitude.
« Nous nous trouvons en face d’une attitude extrême, qui échappe à toute raison, ou simplement à tout bon sens. […] C’est parce que toute croyance est un leurre, une haute illusion, que je peux facilement me l’approprier, et que je m’y accroche avec force. Car, contrairement aux faits, elle ne se discute pas. Je l’affirme et cela suffit. Je dis la vérité, la seule vérité. » (p.169).

Cette opposition à la connaissance est particulièrement fort chez les islamistes intégristes. « Le Prophète, nous dit-on, connaissait déjà la relativité générale et la mécanique quantique. Big Bang, composition de l’atome, tout a été connu et prophétisé par le Coran. Inutile donc de les apprendre. Il a su pour nous » (p.181).

Pourquoi être doué de la faculté d’apprendre, de réfléchir, d’innover… et n’avoir aucune ambition intellectuelle et s’arrêter « à la première motte de terre en affirmant : la vérité est là, et je viens de la découvrir » (p.186) ?
C’est cette question qui rend perplexe Jean-Claude Carrière, lui qui n’attend rien de la mort, ni lumière, ni révélations, ni regrets. Et c’est justement à cette posture qu’on lui répond « voilà justement ta croyance, tu crois en la mort sans retour » (p187).
« Mon rejet de tout croyance est une croyance comme les autres. Peut-être. Mais une croyance en quoi ? […] Aujourd’hui comme hier, je ne refuse pas de croire : je ne peux pas. » (p188).

Les religions, et notamment la religion catholique romaine, proposent un dogme figé : une religion ne peut pas, par définition, changer, évoluer, son dogme a été écrit une fois pour toutes. Mais elle prend place dans un monde qui ne cesse de changer, de se transformer (pour le meilleur et pour le pire, selon les points de vue !). L’Église a été de tous les combats contre l’évolution de la société : contre l’éducation des filles, contre le suffrage universel, contre le droit de grève, contre le libéralisme et la démocratie… avant de devoir les accepter.

« C’est aussi ce qui la différencie radicalement du savoir, lequel, par nécessité, ne cesse de se transformer, de s’accréditer et si possible de s’améliorer » (p.190)
Si aucune croyance ne peut se prouver, alors toutes se valent. « Qu’il s’agisse d’un pontife recouvert d’or agitant sa crosse, place Saint Pierre, au-dessus de plusieurs milliers de fidèles, ou de villageois vêtus de pagnes adorant un gros lézard en Indonésie, la démarche est rigoureusement la même » (p.192).

« Il nous est impossible d’établir des degrés dans l’échelle de l’invraisemblance.«  (p.193)

« Que nous le voulions ou non, ici ou là, toutes les croyances sont des croyances — même celles qui nous touchent de près, même les nôtres » (p.195).

La violence comme argument

Les vérités que portent le croyant valent pour tous les êtres humains sinon, en effet, elles ne seraient pas des vérités (p.208). Pourtant le seul fait qu’il existe des milliers de ces vérités universelles devrait leur démontrer que ce ne sont que des erreurs ou des illusions. Mais non. L’intelligence et la raison se trouvent mise en défaut face à la croyance.

Certains ont cru, d’autres croient encore qu’on peut « convaincre quelqu’un par la contrainte douloureuse du corps, qu’il vit dans une erreur de l’esprit. » (p.208-209), alors qu’il semblerait pourtant que la croyance vienne du plus profond de nous-même sous la forme d’une conviction intime…
D’autant que la violence a souvent renforcé la croyance du persécuté : « la vérité appelle le sang. Le fait qu’on me brutalise et qu’on me tue est la preuve que je suis dans le vrai. » (p.209).
Et Dieu aime la mort : que ce soit celle des autres, de ceux qui ne croient pas, ou de la mienne, en Son nom, pour Lui. Le christianisme aussi bien que l’islamisme porte ce message : les héros de la foi, les martyrs (p.210).
Loin des conflits religieux, Dieu aime la souffrance de ses adorateurs : lorsque Jean-Claude Carrière était enfant, on lui disait « nous devons souffrir comme notre Sauveur a souffert »… « Cilices, fouets, jeûnes, mutilations, clous plantés dans les mains, longs pèlerinages à genoux, tout était bon, jadis, pour nous attirer les faveurs de Dieu » (p.211). Mais cette souffrance vaine, ce sont les hommes qui l’aime.

La connaissance, de son côté, n’a besoin que de démonstration et de persuasion. « Jamais — que je sache — un einsteinien n’a torturé un newtonien pour lui faire admettre la relativité générale » (p.97). D’un côté je démontre, je persuade, de l’autre j’impose et je contrains. « Peut-être même est-ce là le meilleur indice qui nous permette de distinguer le faux du vrai. […] Nous pourrions presque le dire avec certitude : celui qui, pour amener l’autre à sa croyance, à sa théorie, à sa vision des choses, utilise force et douleur est nécessairement dans l’erreur » (p.98).

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Dieu : un vrai faux sujet

« Les croyances des autres ne me dérangent pas, quelquefois même elles mes distraient et m’intéressent (elles nous disent toujours quelque chose sur nous-mêmes), mais à condition que personne n’essaie de me les imposer, de force, ou même de gré. » (p.218

« Nous savons – à condition, bien entendu, de vouloir le savoir – que tous les dieux sont des inventions humaines, nous savons où, quand, comment et par quels peuples ils ont été imaginés, fabriqués, racontés, et par la suite développés, attaqués, interdits et bannis parfois (les dieux grecs, égyptiens, mazdéens), et partout ailleurs maintenus par la force des armes humaines. Dieu est un faux sujet pour la bonne raison qu’il n’existe pas. » (p.219)

Oui, l’univers est mystérieux. L’énergie, la vie, la matière, la lumière, le temps sont des énigmes qui dépassent encore notre entendement, parce que nous posons les questions à partir de nos référentiels, nos sens, nos connaissances actuelles. Pourtant nous voulons coûte que coûte appréhender et comprendre la réalité qui nous entoure avec nos moyens minuscules : « c’est notre ambition suprême ». (p.219) Ceux qui veulent répondre à ces énigmes par le mot « Dieu » font preuve de « notre paresse, pour ne pas dire de notre indigence morale » (p.220)

La question n’est pas de savoir si des dieux existent, mais pourquoi les avons-nous inventé ? Pourquoi tel dieu, telle déesse, à tel moment, avec tels attributs, tel visage, tel histoire ? Quel est ce miroir ? Qu’y voyons-nous ? D’où vient ce besoin ? (p.220)

« Connaitre un peuple, c’est aussi connaître ses dieux. Et vice versa. » (p.220)

« La parole de Dieu est toujours rapportée par un tiers. […] L’extrême confidentialité des paroles divines ne s’explique jamais. Pourquoi ce goût constant, cette nécessité du secret ? Pourquoi parler à l’oreille d’un seul si la chose à dire est, pour tous, essentielle ? » (p.221) La réponse est simple : aucun dieu n’a jamais parlé. « Ce sont ceux qui ont pris la parole en leur nom, et qui ont eu besoin de la garantie divine pour édicter et imposer leurs lois humaines ». (p.222)

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« Dieu, c’est nous, c’est chacun de nous, et ce n’est rien d’autre. Dieu est l’idée que nous avons de Dieu. » (p.228)

Histoire

L’histoire de la perception de la Terre et de l’Univers est riche : « que la Terre soit de forme arrondie, aplatie aux pôles, tournant sur elle-même en vingt-quatre heures et autour du Soleil en une année (ou presque), est aujourd’hui un fait admis. Nous pourrions même dire, sans prendre trop de risques, que nous tenons là une vérité. […] Mais que de suppositions, que de croyances, de controverses et de légendes, avant d’en arriver là ! » (p.229)

Comment les hommes préhistoriques pensaient-ils le monde ? Nous ne le savons pas. Toujours est-il que, au moyen-âge, seul Dieu permettait d’accepter le monde. Et l’être humain se trouvait naturellement placé au sommet de l’échelle, et sa monde au centre de l’univers. Depuis, la science a (re)découvert qu’il n’en était rien : l’homme n’est le fruit que d’une longue évolution qui ne l’éloigne guère de l’animal, et qu’il vit autour d’une petite étoile perdue au milieu de quelque 150 milliards d’autres dans notre seule galaxie… (p.234-235)
Comment nous considérer encore comme le sommet de création ? Comment pouvoir maintenir que l’Homme est à l’image de Dieu ? A moins, bien évidemment, de bien mal considérer ce Dieu…

Pourtant encore au milieu du XIXe siècle, on trouvait quelques voix pour déclarer, par exemple, que « la terre est plus grande que tous les corps célestes réunis en masse« , que « le soleil n’a pas un mètre de diamètre » (p.230), etc.

« Il nous est désormais impossible de maintenir l’accord entre science et foi — à moins de sacrifier de larges domaines de l’une et de l’autre. » (p.235)

Et malgré ces connaissances scientifiques de plus en plus nombreuses qui relèvent de la vérité, la croyance existe toujours et progresse même.
Ce qui était une connaissance hier par certains (par exemple, les camps de morts pendant la Seconde Guerre Mondiale, par ceux qui les ont connus et ceux qui ont vécu à cette période) deviennent une croyance pour d’autres aujourd’hui : avec l’aide aussi habiles que répugnantes, les propagandistes arrivent à faire douter… « Les années qui se succèdent adoucissent peu à peu les atrocités du passé, et le refuge de l’oubli nous trompe constamment sur nous-mêmes » (p.255).

Ainsi le combat de l’éducation, le plus précieux de tous, est de plus en plus difficile. « La connaissance véritable se pervertit, s’affaiblit, s’éloigne peu à peu, d’autres affirmations s’insinuent, puis progressivement s’installent, s’affrontent » (p.255) et ce n’est ni en interdisant, ni en tolérant les affirmations farfelues que nous lutterons contre elles : interdire, c’est victimiser. Autoriser, c’est promouvoir, même avec un discours dénonciateur.
Même la connaissance scientifique est touchée : elle devient, avec le temps et les découvertes, si ardues, si pointue, « que nous lui fermons facilement la porte » (p.256). « A quoi bon nous briser la tête pour découvrir, à la fin, que tout ce qu’on a tenté de nous inculquer est provisoire et incertain ? » (p.256)

Et en face, la croyance emprunte au contraire de larges avenues. « Au nom de la liberté d’expression, elles paradent et claironnent au grand soleil, rêvant sans cesse d’influer les lois. […] Elles sont immuables et garantissent, à vie, leurs affirmations. » (p.256) Et rien ne peut les arrêter… sauf la raison et le bon sens. Encore faudrait-il qu’ils soient partagés par tous !

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Que faire ?

« Comment pourrions-nous convaincre les croyants non pas de la fausseté de leur croyance (peine perdue), mais de la simple réalité de leur attitude ? » (p.326) Quelqu’un qui croit ne dit pas « je sais« , il dit même « je ne sais pas, mais je crois« . Il reconnaît et accepte son ignorance.

« Comment supprimer, en douceur, petit à petit dans les écoles confessionnelles, tous ces cours d’histoire où des enfants juifs, musulmans ou autres écrivent patiemment, sous la dictée de leur maître, que le monde a été créé par Dieu à une date précise (laquelle varie selon les croyances et le dieu) et que nous devons nous conduire, dans notre vie de tous les jours comme cela a été dit il y a quatorze, vingt ou vingt-cinq siècles ? […] Que tous les fossiles, ossements et coquillages divers, trouvés ici ou là par quelque diable afin de tromper les humains ? […] » (p.326)

Ce matin, ma fille, à 12 ans, apprenait patiemment que la ville de Marseille a été fondée, il y a longtemps par des gens qui s’appelaient les « Phocéens ». A quoi celui lui servira-t-il, dans son avenir ? Je me le demandais.
De l’autre côté, la croyance nous tend les bras, dès l’enfance, et nous dit : ne vous donnez pas tant de peine. Cessez de vous interroger sur votre savoir ou sur votre ignorance. A quoi bon s’encombrer des Phocéens ? Cela n’a aucun intérêt, aucun sens. Abandonnez les leçons qui vous torturent et les examens qui vous sanctionnent, toujours injustement. Ouvrez votre catéchisme, ou votre Coran, ou votre Torah, et ces livres vous diront tout. Tout ce que vous avez besoin de sa voir pour vivre. Et si vous n’avez pas appris à lire, demandez qu’on vous lise toutes ces pages, une à une, à voix haute. Cela suffira. Inutile de vous perdre dans les jungles impénétrables, de l’histoire ou de la science, laquelle est fille de l’illusion (oui, le savoir est une illusion) et ne conduit qu’à l’ignorance et à l’erreur dans ce monde, à la perdition dans l’autre. (p.329)

Alors que faut-il faire ? Abandonner et se laisser bercer par le savoir tout fait, prêt à l’emploi, et suffisant pour vivre que nous offrent les livres religieux ?

Non, bien évidemment non, car ce serait alors abandonner notre caractère d’être pensant : le travail agit sur l’esprit. « Ces équations sur lesquelles nous nous énervons pendant des heures ne nous serviront à rien, c’est possible, mais elles ont aidé l’esprit à trouver en lui-même des ressources nouvelles. Elles l’ont provoqué, découragé, mais aussi modifié, aguerri. Il sera plus fort, plus éclairé, plus largement ouvert, pour se confronter aux problèmes que la vie ne manquera pas de glisser sur son chemin. Et même les Phocéens — qui sait ? — apparaîtront à un tournant de son existence. » (p.333)

« Je sais enfin que cette petite fille, qui peine sur ses leçons, est une créature humaine, fragile et menacée de mille manières. Je sais que son esprit est en danger, plus encore que son corps, et j’essaie de le protéger de toutes les certitudes; de toutes les affirmations qui le guettent. Je ne peux rien prévoir de ce que sera sa vie. De son côté, même si elle ne peut pas comprendre ce qu’on lui demande de faire, comme si elle ne peut pas dire comment fonctionnent les machines qu’animent ses doigts, elle est en train de s’armer, à sa manière, sans le savoir. Comme si l’enfance, et une partie de l’adolescence, n’était qu’une veillé d’armes, en préparation de ce qui va suivre. » (p.334).

 

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2 réflexions sur “Un monde de croyance

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